Russie – Evguenia Zakhar transforme les cicatrices de victimes de violence conjugale en œuvres d’art

Un sujet de Manon Masset


Evguenia Zakhar, 33 ans, transforme les cicatrices de victimes de violence conjugale en de véritables œuvres d’art dans son salon de tatouage d’Oufa, en Russie. Un travail devenu une véritable mission pour la tatoueuse, qui aide ces femmes à se réapproprier leur corps et à tourner la page.

L’engagement de la tatoueuse est d’autant plus symbolique dans une Russie qui a récemment introduit une loi dépénalisant la violence domestique.

Dans un petit sous-sol, à l’angle de la principale avenue d’Oufa, capitale de la république russe du Bachkortostan, Evguenia s’applique à dessiner les contours de fleurs, le long de fines cicatrices.

Face à elle, le bras étendu sur la table de travail, Dinara pince les lèvres de douleur, sans un mot. À 20 ans seulement, la jeune femme a connu le pire. Battue par son père, puis par son mari, Dinara garde ces traces d’un passé douloureux sur tout son corps. Aujourd’hui, elle a quitté son compagnon et vit seule avec sa fille de 3 ans, Amelia. « En voyant mes cicatrices, ma fille s’est mise à se dessiner les mêmes traits sur les bras… J’ai honte, je ne le supporte pas », confie Dinara.

Evguenia écoute attentivement, avant de lancer, la gorge serrée : « On va faire en sorte que tout cela ne reste qu’un mauvais souvenir. » Au terme de deux heures de travail, les cicatrices sont entièrement recouvertes de quelques fleurs délicates, légèrement bleutées.

Un mal nécessaire

Chaleureuse et naturellement optimiste, Evguenia exerce le métier de tatoueuse depuis dix ans. Elle travaille aux côtés de son compagnon, Alexeï. « C’est un job passionnant ! Je me suis lancée dans le tatouage comme une évidence, parce que j’aimais dessiner mais que je ne voulais pas brider ma créativité dans une école d’art », explique la jeune femme.

En août dernier, Evguenia est tombée sur le travail A Pele da Flor (« La peau de la fl eur »), de Flavia Carvalho, tatoueuse brésilienne qui camoufle les cicatrices des femmes victimes de violence domestique. Inspirée, la jeune Russe a décidé de suivre son exemple en proposant ses services aux femmes battues sur le réseau social russe VKontakte.

« En une semaine, j’avais déjà reçu une cinquantaine de demandes ! », poursuit la tatoueuse, surprise, à l’époque, par un tel « succès ». En six mois, plus de 200 femmes sont passées entre les mains expertes d’Evguenia, qui consacre tous ses lundis à ces tatouages un peu spéciaux qu’elle offre gratuitement, prenant à sa charge tous les frais.

À l’écoute

Tatouer les victimes de violence conjugale est devenu plus qu’un travail pour l’artiste : c’est une vraie mission. « En plus de les aider, je laisse ma marque dans ce monde. La plupart de mes clientes sont plus jeunes que moi, et quand je ne serai plus là, elles continueront à porter mes tatouages, qui leur rappellent qu’un nouveau départ est possible », explique Evguenia.

De même, pour les femmes qui débarquent au studio, Evguenia est certes une artiste, mais aussi une véritable psychologue. « Au début, c’était pénible d’entendre tous ces récits, mais au fur et à mesure, j’ai appris à écouter. Aujourd’hui, je les incite même à partager une dernière fois leur histoire – avant de l’oublier à jamais, une fois le tatouage terminé », précise la jeune femme.

Dans l’avenir, Evguenia souhaite parcourir la Russie à moto, avec son compagnon, afin d’offrir ses services à des femmes battues d’autres régions. « Les victimes viennent déjà de toute la région pour me voir… mais je voudrais en faire encore plus, et pourquoi pas, susciter des vocations chez d’autres tatoueurs dans les régions russes, voire à l’étranger… », lance-t-elle.

Un projet qui n’est encore qu’un rêve : la jeune femme est à la recherche de sponsors pour le financer.

L’engagement de la tatoueuse est d’autant plus symbolique dans une Russie qui a récemment introduit une loi dépénalisant la violence domestique. Depuis le 7 février dernier, la violence domestique, dans les cas où les coups sont portés pour la première fois et n’affectent pas la santé de la personne, est ainsi considérée comme un délit administratif et non plus pénal, et est punie d’une amende allant de 5 000 à 30 000 roubles (de 78 à 467 euros).

Le texte a suscité de vives réactions au sein de la société, certains craignant que la nouvelle loi ne banalise le phénomène.

Chaque année, selon le ministère russe de l’intérieur, 26 000 enfants sont victimes de violences de la part de leurs parents, 36 000 femmes sont victimes de violences conjugales et 12 000 femmes décèdent sous les coups de leur conjoint, soit une femme toutes les 40 minutes. En Russie, 97 % des affaires pénales concernant des faits de violence domestique n’arrivent pas jusqu’au tribunal. Dans le monde, près d’une femme sur trois est victime de violence domestique.


Copyright – Lecourrierderussie – #ImpactJournalism

Juin 2017