Des milliers de personnes à travers le monde participent à la Marche pour la science

Des milliers de personnes à travers le monde participent aujourd’hui à la Marche pour la science, qui vise à promouvoir et défendre la recherche scientifique. La marche coïncide avec le Jour de la Terre.

Les scientifiques réalisent depuis ces dernières années que les faits scientifiques sont trop souvent ignorés dans les débats publics et sont remplacés par des opinions et des croyances idéologiques », explique Rush Holt, président de l’Association américaine pour l’avancement de la science.

Selon M. Holt, ce phénomène s’est aggravé récemment, notamment aux États-Unis, avec l’élection de Donald Trump, qui a lui-même dit pendant la campagne électorale que le changement climatique était « un canular ». Il a par ailleurs signé des décrets pour démanteler les lois liées à la protection de l’environnement et a nommé à la tête de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) le climatosceptique Scott Pruitt.

Le premier projet de budget proposé par l’équipe Trump contient en outre une baisse de 31 % des fonds alloués à l’EPA et des coupes dans l’enveloppe de recherche des Instituts nationaux de la santé.

Malgré tout, les organisateurs de la marche, soutenue par plus de 220 organisations scientifiques et instituts de recherche dans le monde, insistent pour dire que l’événement n’est pas motivé par des considérations politiques.

Nous ne pouvons pas simplement nous croiser les bras et supposer que tout le monde comprend à quel point la science est cruciale pour l’économie, la sécurité nationale, l’environnement, la santé humaine et bien d’autres choses.

Eric Davidson, président de l’American Geophysical Union

Un rassemblement à Washington était ainsi prévu à partir de 8 h ce matin sur l’artère du National Mall, tout près de la Maison-Blanche, avant un défilé en direction du Capitole, siège du Congrès. Plus de 500 autres manifestations doivent aussi se dérouler à travers le monde.

En Europe, les partisans de la science ont notamment défilé à Genève, Londres, Berlin, Paris et Stockholm.

Des événements sont aussi organisés en Australie, au Ghana, en Inde et au Chili. Au Canada, des marches sont prévues dans 18 villes, dont Montréal, Toronto et Ottawa.

Une carte interactive sur le site de March for Science permet de localiser l’ensemble des villes où auront lieu des marches.

Qui a marché pour les sciences ?

Ce samedi 22 avril, plus de 200 organisations scientifiques appellent les scientifiques américains à manifester pour « défendre le rôle vital que la science joue pour notre santé, notre sécurité, dans l’économie et pour les gouvernements ». L’appel, qui coïncide avec la Journée de la Terre, a même essaimé en dehors des Etats-Unis.

Il faut dire que l’élection d’un climatosceptique à la tête des Etats-Unis, deuxième plus grand pollueur du monde, a de quoi faire peur. Surtout quand on sait que le consensus sur le réchauffement climatique est l’un des plus partagés au sein de la communauté scientifique.

Ce qui n’a pas empêché Donald Trump de remettre en cause l’origine humaine de la hausse des températures, tout en promettant de revenir sur des lois anti-pollution de Barack Obama.

Mais il n’y a pas que la science climatique qui semble attaquée ces derniers temps. Si l’élection américaine est un signal fort, il n’y a qu’à voir la montée en puissance de mouvements rejetant des faits reconnus par l’écrasante majorité des spécialistes, comme par exemple les vaccins ou la théorie de l’évolution. Qu’a donc fait la science pour être si critiquée?

Pourquoi marcher pour la Science?

Une vieille contestation qui s’accélère. Après tout, la méthode scientifique cherche justement à accumuler les faits, à tester des théories, à tenter de prouver tout et son contraire, pour finir, par élimination et accumulation, par établir des « vérités » de plus en plus étayées par de nombreuses preuves. Et quand les scientifiques se sont trompés, leurs erreurs finissent par être corrigées.

Si certaines découvertes récentes peuvent encore susciter la controverse, comment imaginer douter de la place de notre planète dans le système solaire? Et pourtant, la théorie de la Terre plate revient en force sur le devant de la scène médiatique ces dernières semaines.

Evidemment, la contestation de la science existe depuis aussi longtemps que celle-ci. Il n’y a qu’à se rappeler l’accueil qu’ont reçu Copernic, Galilée ou encore Darwin. Dans l’histoire moderne également, les exemples historiques ne manquent pas. Notamment à cause de scandales qui ont marqué les esprits.

« Depuis au moins l’affaire du sang contaminé en France, il y a une contestation des experts, scientifiques et politiques », rappelle Pascal Engel, directeur de recherche à l’EHESS interrogé par Le HuffPost.

Le philosophe, qui travaille notamment sur le concept de post-vérité, estime tout de même qu’aujourd’hui, « il y a un effet d’expansion qui semble incontrôlé » de ce rejet de la parole scientifique. Celui-ci est notamment « lié à la diffusion de plus en plus grande de données scientifiques sans éducation préalable au sein des médias et d’internet », estime Pascal Engel.

Si le web et les réseaux sociaux permettent une meilleure communication des savoirs, ces technologies auraient aussi tendance à développer le phénomène de bulles de filtres, permettant à tout un chacun de ne voir et relayer que les faits scientifiques qui leur convient. Il suffit, pour s’en rendre compte, de plonger dans les communautés remettant en cause le 11 septembre, l’innocuité des vaccins, voire même affirmant que la Terre est plate, tout simplement.

Un rejet « logique » et qui vient de toute part

Il faut dire que la science fait tout pour être détestée. Souvent, elle s’oppose frontalement à notre observation du monde. Et il n’y a pas besoin de parler de physique quantique pour le prouver. Une étude de 2012 a demandé à des étudiants de dire quelles affirmations étaient vraies. Certaines étaient intuitives (la Lune tourne autour de la Terre) et d’autres contre intuitives (la Terre tourne autour du Soleil).

Résultat: même les étudiants en astronomie ont mis plus de temps à répondre aux affirmations qui s’opposent à nos préjugés naïfs, alors qu’ils savent pertinemment que la planète bleue est une sphère et n’est pas le centre de l’univers.

Une autre étude, publiée en 2014, montre que le rejet de la science ne diminue pas obligatoirement avec l’acquisition d’un savoir scientifique. Ainsi, quand les chercheurs ont demandé à des Américains si le réchauffement climatique était dû à l’homme, les résultats sont impressionnants. Si l’acceptation de ce consensus scientifique augmente avec le niveau d’étude en moyenne, la donne change si on prend en compte l’opinion politique.

Ainsi, les Américains proches du parti républicain les plus dotés d’une culture scientifique sont ceux qui remettent le plus en cause l’origine humaine de l’augmentation des températures. On observe quelque chose de similaire sur la théorie de l’évolution, si l’on sépare les sondés en fonction de leur ferveur religieuse.

Il ne faut pour autant pas croire que la contestation de la parole scientifique est limitée à une catégorie politique ou sociale bien spécifique. Le livre « Science left behind » rappelait par exemple, en 2012, que de nombreuses personnes à gauche de l’échiquier politique s’opposent aux vaccins, à certaines recherches biologiques et génétiques ou à certaines énergies renouvelables, comme les éoliennes.

En France, on pourrait par exemple citer l’innocuité de la consommation d’OGM. Si une écrasante majorité de chercheurs (88%) estime qu’il n’y a pas de danger pour la santé, 79% des Français sont inquiets de la présence de ces aliments dans leur assiette. Une inquiétude qui est d’ailleurs plus importante pour les sondés se déclarant de gauche.

Alexandre Moatti, chercheur et auteur du livre « Alterscience. Postures, dogmes, idéologies« , a d’ailleurs analysé les critiques de certains groupes d’ultragauche à l’égard de la science.

Le bouc émissaire idéal ?

Evidemment, tout ne peut pas se résumer à cette simple opposition entre intuition et fait scientifique. Comme dit plus haut, les scandales sanitaires ont, ces dernières décennies, détérioré la relation de confiance entre la science et les citoyens. De même, les religions et certains mouvements politiques s’opposent très frontalement à la science.

Le fonctionnement de la recherche scientifique n’est pas non plus exempt de reproches. De nombreuses études, qui se révèlent au final être fausses ou simplement biaisées, détournées, font régulièrement le tour des médias et des réseaux sociaux. « On publie beaucoup de choses qui n’auraient pas été publiées, sinon remarquées, dans le passé », note Alexandre Moatti, interrogé par Le HuffPost.

Pour l’historien des sciences, il faut aussi réfléchir au contexte. « La contestation s’est accélérée depuis les années 70, après les 30 glorieuses. Avant, on ne se posait pas trop de questions, les applications de la science étaient le moteur de la croissance », explique-t-il.

« Petit à petit, tout au long du XXe siècle, les citoyens se sont rendu compte que la science n’était pas simplement merveilleuse, mais elle était aussi très impliquée dans les développements techniques, l’industrie », analyse de son côté Pascal Engel. « L’empire de la science gouverne notre conception du monde, notre manière de diriger nos vies, celle dont on administre les Etats, dont on pense le futur. Alors quand on a des difficultés quelconques, on accuse la science, le léviathan. »

Un bon élève qui doit encore s’améliorer

Et dans une société de plus en plus atomisée, « où chaque individu doit disposer de son autonomie dans la sphère personnelle, le fait de présenter une image globale du monde capable de rectifier les croyances individuelles est considéré comme une menace », pour Pascal Engel. « Or, on confond la science et ses conséquences », affirme le philosophe. Bref, le risque est de jeter le bébé science avec l’eau du bain des scandales industriels ou militaires, rendus possibles grâce à l’application de découvertes scientifiques.

Que peuvent faire les scientifiques pour enrayer ce problème?

Les oppositions idéologiques sont par définition difficiles à surmonter, mais l’éducation peut aider, pour le sociologue Gérald Bronner. Dans une interview en 2014, il préconisait ainsi de montrer aux élèves à quel point « certaines informations ne sont pas traitées de manière neutre par l’esprit ».

En somme, de préparer les futurs citoyens à avoir un esprit critique et à être plus réceptifs à la méthode scientifique. Autre piste: créer une instance de contrôle et de sanction pour vérifier la qualité des articles journalistiques traitant d’études scientifiques. Et, de rappeler que « le marché de l’information scientifique » est, malgré ses défauts, le plus exigeant.

Pour Pascal Engel, il y a tout de même « un vrai problème de relation entre le public et les experts ». Il préconise ainsi de mieux choisir les experts en question, qui sont sensés donner leur avis aux gouvernements, et de redoubler de vigilance sur la vérification des publications scientifiques.

Enfin, pour le philosophe, « il n’y a, malgré tout, pas de meilleur contre-pouvoir que la science » et « il faudra permettre à la science de résister au pouvoir, aux gouvernements, de garder son indépendance ».

Et c’est justement le but de cette Marche pour la science.


Revue de presse

Avril 2017