Irak – 8 Mars : Rencontre avec Mazhda Rachid, capitaine peshmerga

Journée internationale des droits des femmes – L’Orient-Le Jour s’est penché sur le quotidien de ces combattantes ayant choisi de lutter contre le groupe État islamique. Rencontre avec une capitaine peshmerga.

« Nous sommes toutes peshmergas et nous ne craignons pas la mort. » Avec ses cheveux coupés courts, des yeux soulignés au khôl et son uniforme militaire kaki floqué d’étoiles dorées sur les épaulettes, Mazhda Rachid, capitaine peshmerga, détone au milieu de femmes sophistiquées jusqu’au bout des ongles. Dans les couloirs feutrés de l’hôtel Phoenicia, où elle était reçue lundi aux côtés de compatriotes du Kurdistan irakien, lors de la 5e édition de la conférence « Women on the Front Lines » organisée par la Fondation May Chidiac, la combattante kurde, plus habituée à donner des ordres qu’à se livrer aux demandes de selfie de l’assemblée, a l’air un peu hagard.

Cette native de la ville historique de Kirkouk (nord de l’Irak), âgée de 44 ans aujourd’hui, rejoint les rangs de la branche armée du mouvement national kurde en 2004, puis intègre, un an plus tard, une école militaire. Au même moment, le Kurdistan irakien acquiert son autonomie, après sa reconnaissance par la Constitution irakienne, adoptée le 15 octobre 2005 lors d’un référendum populaire, mais également par la communauté internationale. Des années de guerre laissent le pays en ruine et les populations disséminées sur tout le territoire. Mais personne n’imagine alors que le pire est à venir.

A l’été 2014, les « peshmergas », « ceux qui ne craignent pas la mort », vont reprendre les armes, contre une menace plus grande encore : le groupe État islamique. Les factions féminines ne se laissent pas démonter face à la terreur jihadiste. « La résistance de la femme kurde contre toutes les formes de terrorisme ou de dictatures est exemplaire. Nous avons su faire des sacrifices pour nous défendre », estime la capitaine Mazhda Rachid. Son prénom, qui signifie sagesse, est issu de l’antique religion mazdéenne. Car il faudra du sang-froid et de la sagesse pour affronter les bataillons jihadistes qui tentaient de s’emparer des bastions kurdes.

En novembre 2015, Mazhda Rachid participe à la libération de Sinjar, ville frontalière du nord-ouest de l’Irak tombée aux mains de l’EI fin 2014. « Quand nous avons découvert les souffrances de très nombreuses femmes yazidies – beaucoup seront tuées, d’autres capturées pour être transformées en esclaves sexuelles – cela a motivé davantage les femmes, parmi nous, à combattre », raconte la militaire.

Des histoires, comme celle de Bafreen Oso, une yazidie de 19 ans enlevée en 2014 près de Sinjar, violée et torturée par les jihadistes de l’EI durant deux ans, impactent considérablement la détermination de Mazhda Rachid à tuer. Des professeures, des médecins, des ingénieures, femmes de tous âges et de tous horizons vont venir grossir les rangs des combattantes kurdes dans l’espoir de venger ces autres femmes tuées ou violées. Ces « amazones des temps modernes », comme les dépeignent les médias occidentaux, rompent avec l’image de la femme orientale souvent reléguée au second plan. Cheveux lâchés, maquillage discret, mais armées jusqu’aux dents, ces combattantes kurdes vont mener des batailles contre l’ennemi islamiste.

« Les terroristes de Daech craignent de mourir par nos balles car se faire tuer par une femme les empêcherait d’atteindre le paradis », raconte Mazhda Rachid. L’anecdote fait rire. Mais la férocité de ces combattantes sur le terrain est décuplée. Elles ne sont que quelques centaines, mais refusent qu’on les distingue des éléments masculins. Ces dernières ont droit aux mêmes entraînements par les forces spéciales américaines qui soutiennent les Kurdes dans leur lutte contre l’EI.

En octobre 2016, les jihadistes de l’EI lancent une offensive sur Kirkouk. Mazhda Rachid rameute ses troupes pour défendre la ville. « J’avais de jeunes recrues que je ne voulais pas envoyer au front. Elles étaient surprises et m’ont dit : « Est-ce que nous valons moins que les hommes ? » J’ai alors accepté. Elles étaient là pour en découdre avec l’ennemi et ne craignaient rien », se souvient-elle.

Les combattantes kurdes du Rojava, des Unités de protection de la femme (YPJ), dans le Nord syrien, sont bien plus nombreuses que leurs compatriotes d’Irak. « Nous nous battons toutes pour la même cause. Certes, elles sont nombreuses (près de 10 000 contre quelques centaines au Kurdistan irakien) mais nos recrues ne cessent d’augmenter, et nous sommes obligées de faire une sélection parmi les volontaires », précise Mazhda Rachid, basée à Souleimaniyé, centre militaire névralgique des factions kurdes en Irak. Sa dernière bataille remonte à l’automne 2016, lorsque les milices kurdes se sont approchées de villages dans la région de Mossoul, et plus particulièrement à Khazer. « Mossoul est notre objectif. Nous aurions aimé participer à la bataille, mais nous en avons été écartés, hommes comme femmes », rappelle la capitaine peshmerga.

Derrière une apparente unité kurde, se cachent pourtant de nombreuses dissensions. Des soldats peshmergas du PDK et des combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) se sont notamment affrontés le week-end dernier, près de la frontière irako-syrienne. Le PDK est connu pour avoir de bonnes relations avec la Turquie, qui considère le PKK comme une organisation terroriste. Ankara encouragerait les forces de Massoud Barzani à chasser le PKK d’Irak. Malgré les récents affrontements, la capitaine peshmerga est plutôt optimiste. « Je ne pense pas que cela va se reproduire. Nous sommes un même peuple », estime Mazhda Rachid, accusant en outre la Turquie d’avoir une responsabilité dans les derniers combats fratricides.


Copyright – L’orient le jour

Mars 2017