La chanteuse kényane Muthoni travaille en terres romandes sur un album annoncé en avril

Muthoni, l’odyssée d’un disque

La chanteuse kényane Muthoni travaille en terres romandes sur un album annoncé pour avril, et dont Le Temps.ch propose en exclusivité la bande-annonce. Immersion en studio avec un trio qui dresse des ponts entre les cultures et les genres.

Vendredi 3 février, 22h30. On vient de poser les dernières voix du prochain album de Muthoni Drummer Queen. La sortie est prévue pour avril 2017. L’un des deux producteurs, Grégoire, poste cet ultime message sur les réseaux sociaux.

Muthoni, la chanteuse, a crié encore une fois: «Putain!» C’est un des rares mots qu’elle prononce en français. Elle va bientôt retourner chez elle, très loin d’ici, à Nairobi, capitale du Kenya.

Temps.ch a suivi l’enregistrement de ce disque pour une bonne raison : Alors que tous attendaient le retour de Lauryn Hill, a débarqué sur une petite scène de périphérie cette chanteuse, rappeuse, danseuse et tambourineuse kényane, entourée de deux cerbères masqués qui tournaient des boutons, d’un batteur de vitesse, de danseuses éclatées, des projections, de fumées et d’audace.

Muthoni saisait par sa grâce, son allure de petite terreur africaine, ses danses. Muthoni Drummer Queen est une bombe de soul, d’électronique sudiste et de manifeste hip-hop. Les deux artisans qui fabriquent sa musique, ses deux beatmakers, sont Romands. Alors, on y retourne.

Costumes de scène

Fin de matinée glaciale, à Neuchâtel, studio de Hook.

Hook s’appelle Jean. Il est Neuchâtelois, il a 30 ans. On le connaît notamment pour son autre groupe Murmures Barbares. Il ne veut pas s’exposé : «En fait, on aimerait que ce soit Muthoni seulement qui soit la vitrine du projet. Alors on met des masques.» Les masques, ce sont de vagues formes de plastique noir, peintes de deux bandes parallèles blanches. Dès qu’ils enfilent leur costume de scène, avec des pulls à capuches noires, ils se métamorphosent.

Muthoni, c’est aussi du visuel. D’ailleurs, le jour du tournage d’un clip sur le lac de Joux gelé, elle a enfilé le manteau de fourrure de ma grand-mère et une chapka. On aimerait faire au moins quatre ou cinq clips pour l’album. On sait bien qu’il faut alimenter en permanence les réseaux sociaux d’images neuves.»

Dès que les deux producteurs parlent en français, Muthoni s’enfonce dans son téléphone portable, elle converse avec ses amis sous l’équateur.

«La première fois qu’on a discuté, c’était un peu Lost in Translation», raconte-t-elle. «Greg parlait à peine l’anglais. On s’est rencontré par Skype et on se regardait avec des yeux grands ouverts sans bien savoir quoi se dire.»

C’est un ami commun, DJ et banquier bien connu installé à Nairobi, qui a mit en relation ces deux mondes. Il connaît Grégoire, jeune quadra lausannois qui a déjà produit des morceaux pour IAM ou Stress, et il s’est dit que Muthoni pourrait stimuler son étonnant sens du son et celui de son presque jumeau, Hook.

Muthoni, au Kenya, est déjà quelqu’un. Elle tourne dans des émissions télé, produit ses clips, organise des festivals dans plusieurs pays d’Afrique orientale. Une vraie petite tornade d’entrepreneuse culturelle.

Entre soul Motown et rap d’Atlanta

Hook: «On s’est parlé en juin 2013 et, quelques mois plus tard, elle débarquait en Suisse. C’était comme une blind date. On était censé enregistrer des morceaux et on ne savait pas par où commencer. C’étaient de longs silences embarrassants.»

Il y a eu des malentendus. Ils veulent absolument mettre de l’ethnique dans leur gros son hip-hop parce qu’elle est Kényane.

«Il faut bien le dire, on est parti de nos stéréotypes.»

De temps à autre, au bord de l’effondrement, Muthoni se calfeutrait en position du lotus dans la cabine d’enregistrement: «J’avais besoin de me retrouver, on vivait les uns sur les autres, ils parlaient tout le temps une langue que je ne comprenais pas. Je méditais. Ils ont dû me prendre pour une vieille prêtresse vaudoue ou une folle!»

Et pourtant, l’affaire prend. En quelques jours, ils enregistrent sept morceaux à la suite. De petits bijoux baroques, qui prennent autant à la nostalgie Motown qu’au flamboiement du rap d’Atlanta. Greg: «Nous sommes chacun sortis de notre zone de confort. On a inventé un territoire commun.»


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Février 2017