Italie – La mystérieuse Elena Ferrante, une inconnue prodigieuse

Elena Ferrante était encore ignorée il y a un an en France. Aujourd’hui, sa saga, initiée par «l’Amie prodigieuse», connaît un succès planétaire. Le tome 3, qui vient de sortir, caracole déjà en tête des ventes.

Qu’elles s’appellent Sophie, Anne ou Françoise, qu’elles aient 50, 40 ou 70 ans, qu’elles soient bac + 6 ou sans diplôme, qu’elles habitent Paris ou l’Ariège, elles sont unanimes : «Quand on commence à lire l’Amie prodigieuse, on ne peut plus le lâcher.» Tome 1, 2, 3 et bientôt 4… depuis plus d’un an, la saga italienne d’Elena Ferrante, une tétralogie publiée entre 2011 et 2014, s’est imposée comme un énorme succès littéraire.

Avec plus de 5,5 millions d’exemplaires vendus dans le monde, «c’est un peu le Harry Potter de la littérature adulte», résume un libraire parisien. En France, c’est un phénomène. «C’est le livre que Daniel Pennac offre à ses amis», cite en exemple l’heureux éditeur Vincent Raynaud, responsable du domaine italien chez Gallimard. Pourtant, les précédents livres d’Elena Ferrante n’avaient pas fait d’étincelles.

Dans le top 10 des romans les plus vendus en France

Quand le tome 1 de «l’Amie prodigieuse» est publié dans l’Hexagone en 2014, il se vend bien mais sans plus. C’est avec le lancement de la version poche, en janvier 2015, que tout s’accélère. «On a commencé à recevoir de plus en plus de courriers et de mails de lectrices s’impatientant de lire la suite, raconte l’éditeur. On n’avait jamais vu ça. Nous avons alors avancé la sortie du Nouveau Nom, le tome 2.»

Aujourd’hui, selon l’institut GfK, le premier opus s’est écoulé à 473 000 exemplaires, tandis que le deuxième en est à 160 000 ventes. Quant au tome 3, «Celle qui fuit et celle qui reste», sorti en janvier, il a bénéficié d’un premier tirage exceptionnel de 100 000 exemplaires, suivi aussitôt de deux réimpressions de 35 000 ouvrages. Ce troisième volet a rejoint d’emblée ses deux aînés dans le top 10 des romans les plus vendus de l’Hexagone.

Fresque foisonnante

Si les livres de Ferrante connaissent un tel succès, «c’est qu’ils concernent tout le monde», estime son éditeur. «L’Amie prodigieuse», c’est l’histoire d’Elena, la narratrice, intelligente et travailleuse, et de sa meilleure amie Lila, surdouée et hors normes. L’histoire de deux femmes nées dans un quartier pauvre du Naples des années 1950. «A travers leurs vies, l’auteur déroule une fresque foisonnante, une histoire politique et intime qui embrasse la lutte des classes, le fascisme, la condition des femmes, la libération sexuelle…», applaudit Sophie, jeune quinqua qui attend de pied ferme la publication du quatrième et dernier tome. Françoise, 70 ans, a dévoré les trois premiers en à peine quinze jours. «Je ne suis pas une grande lectrice, mais là, impossible de m’arrêter. Un vrai coup de foudre, témoigne cette pétillante retraitée bretonne. Les deux héroïnes sont tellement attachantes. J’ai aussi aimé la dimension historique.»

Pour son éditeur, si Elena Ferrante plaît à toutes les générations (très majoritairement des femmes), c’est que sa trilogie «est à la fois très classique, avec des personnages dignes des grands romans du XIX e siècle, et extrêmement moderne, truffée des codes des séries télé à succès d’aujourd’hui».

Qui est donc Elena Ferrante ?

Elena Ferrante n’est pas seulement l’un des écrivains italiens les plus lus au monde, elle est aussi un grand mystère. Elena Ferrante est en effet un nom d’emprunt. Depuis 1991, année de son premier ouvrage, «l’Amour harcelant», la romancière — mais est-ce même une femme ? — a souhaité garder l’anonymat.

Des journalistes italiens ont mené l’enquête : la romancière phénomène serait la traductrice Anita Raja, une romaine de 63 ans, épouse de Domenico Starnone, écrivain napolitain. Ou ne serait-ce pas son époux lui-même, né en 1943, à la même époque que les deux héroïnes ? Le niveau de vie du couple aurait en tout cas augmenté parallèlement au succès de la tétralogie… «On a entendu un peu tout et n’importe quoi», sourit l’éditeur français Vincent Raynaud, qui ne souhaite pas s’éterniser sur le sujet.

Quant à la principale intéressée, elle expliquait en 2015 que, au début, elle avait pris un nom d’emprunt par timidité. Et avec le succès, Elena Ferrante se félicitait de ce choix, «car les journalistes ont tendance à s’intéresser aux livres en fonction de la réputation et de l’aura de leur auteur».


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Février 2017