Japon – Les techniques de pêche des « AMA »,femmes de la mer en voie de disparition

Sur la côte de l’océan pacifique, dans la région de Toba-Shima, des femmes ont développé au fil des siècles, une technique unique de plongée en apnée. Elles s’appellent Ama, littéralement «femmes de la mer». Mais leur nombre ne cesse de décliner. Avec leur disparition, un mode de vie particulièrement respectueux de l’environnement est menacé.

Autrefois, la pêche des crustacés, oursins, concombres de mer et autres algues, comme celle des huîtres perlières, ont suscité la vocation de nombreuses femmes. Une tradition familiale qui s’est perpétuée de mère en fille.

En 1950, le premier photographe à avoir immortalisé sur pellicule ces «sirènes japonaises» fut un Japonais Iwase Yoshiyuki. A l’époque, on dénombrait 70.000 plongeuses. Aujourd’hui, il n’en reste que 1.900. Conscient de la gravité de la situation et soucieux de préserver son héritage pour les générations futures, le Japon a engagé en 2007 (conjointement avec la Corée) une démarche en vue d’une candidature auprès de l’Unesco pour l’inscription des Ama au patrimoine culturel immatériel mondial.

Le photographe Stéphane Coutteel a rencontré ces femmes aux capacités exceptionnelles. Il nous raconte en photos leur histoire et particulièrement celle de Kako, l’une des plus expérimentées de ces nageuses.

Le 1er juin marque le début de la saison de la pêche.

A cette occasion, a lieu le festival Mikazuki shinji, largement couvert par les médias locaux. Dans la tradition, le rite shinto Mikazuki shinji consiste à pêcher des awabi (ormeaux) pour en faire offrande au temple d’Ise.

L’âge moyen des plongeuses Ama est estimé à plus de 65 ans.

Le record connu est détenu par une Ama de 90 ans. En plus de la plongée, le séchage des poissons, la réparation des filets, le repiquage du riz, tenir un gite et des petits commerces, sont autant d’autres activités qu’elles exercent pour avoir des revenus complémentaires.

Devenir une Ama n’est pas sans danger. Les accidents lors des plongées ne sont pas rares. Défaillances cardiaques, filins empêtrés ou créatures plus ou moins dangereuses font partie des risques. Kako plonge depuis 40 ans sur la côte de l’océan pacifique, dans la région de Toba-Shima. Elle me propose de me faire une démonstration de la respiration Isobue (sifflement de la mer). Seule une minorité d’Ama maîtrise cette technique qui permet de réguler la pression de l’air inspiré et de protéger les poumons. Ce son très particulier est classé parmi les 100 sons naturels du Japon.

Kako part souvent pêcher le matin avec Ji son mari, un ingénieur retraité.

Tous deux m’expliquent préférer pêcher les huîtres que les ormeaux plus rares, vendus près de 100 euros le kilo, car elles procurent au final un revenu supérieur. Une bonne journée pour une Ama expérimentée peut rapporter 150.000 yen (1.500 euros). Mais la plupart sont loin de gagner autant.

Le lendemain, à 11 heures du matin, Kako est déjà dans l’eau depuis deux heures. A l’aide de ses palmes, elle pratique la technique du canard. Elle a une minute, une éternité en apnée, pour détacher des huîtres cachées sous les rochers à l’aide d’un couteau très singulier l’isonomi. Confectionné avec une extrémité en forme de crochet et l’autre en forme de spatule, il lui permet de détacher plus facilement les coquillages. Trouver les coquillages cachés dans les algues ou sous les rochers, puis les détacher, cela demande une grande expérience et de la dextérité, confirme Kako.

De retour, Kako se hisse à bord, il faut s’occuper du monticule de coquillages encombre le pont du bateau. Avec son mari, elle se met à l’ouvrage pour trier et nettoyer les huîtres destinées à la vente aux traders du marché local. Une plongeuse expérimentée comme Kako peut rapporter 150 huîtres en une session de 1h30.

Plus tard, dans un amakoya, une hutte traditionnelle, elle cuisine les produits de la mer pêchés. Kako constate avec une pointe de regret qu’aucune de ses filles n’a voulu devenir Ama, car il est devenu plus difficile d’en vivre.

Mais pourtant certaines jeunes femmes comme Momoko, 29 ans, venue de Tokyo, ont choisi ce mode de vie. L’amour de la mer et l’harmonie avec la nature l’ont convaincue de troquer son ordinateur pour une combinaison de plongée et des palmes, explique-t-elle.


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Février 2017