Annie Leibovitz reprend sa série «Women», consacrée aux femmes célèbres, militantes ou exemplaires

Photographie – La portraitiste américaine Annie Leibovitz reprend sa série «Women», consacrée aux femmes célèbres, engagées, militantes ou exemplaires. Commande de l’UBS, cette vaste galerie contemporaine sera bientôt exposée, au terme d’une tournée mondiale, à Zurich.

 

Sur la photo (ci-dessus), Venus Williams protège de ses bras sa jeune sœur Serena. En apparence, un double portrait typique d’Annie Leibovitz, la photographe des riches et des puissants, l’équivalent au XXIe siècle de ce qu’était un peintre de cour au XVIe.

Pas tout à fait. L’image en noir et blanc – procédé qui dramatise toujours son sujet – est une réinterprétation d’une scène survenue en septembre dernier à l’US Open de tennis, lorsque Serena Williams a perdu à la fois une demi-finale et son rang de N° 1 mondiale. Bien davantage qu’une énième  célébration du pouvoir par la plus fameuse des photographes de célébrités, la photo montre une vulnérabilité. Mieux encore, deux femmes comme elles sont, entre elles, unies par les liens du sang.

Etre plutôt que paraître, telle est le credo de la série de portraits Women qu’Annie Leibovitz a commencée en 1999. Une fresque sans fin (la photographe dit qu’elle la poursuivra jusqu’à sa mort), les visages d’une époque qui rappellent les Hommes du XXe siècle d’August Sander.

L’idée de ce projet titanesque est venue de l’ex-compagne d’Annie Leibovitz, l’essayiste Susan Sontag. Les photos d’artistes, intellectuelles, astronautes, politiciennes, paysannes, mineurs de fond, militaires ou servantes ont déjà fait l’objet d’un livre, en 2000. Puis Susan Sontag est décédée. Annie Leibovitz a poursuivi sur sa lancée glamour, pour Vanity Fair et Vogue ou les campagnes d’American Express, Gap, Louis Vuitton.

Œuvre en devenir

Ou encore UBS, en 2014. A la suite de cette commande, la banque suisse a demandé à la portraitiste américaine si elle avait des projets qu’UBS pourrait soutenir. L’année suivante, la série Women était relancée avec à la clé une exposition itinérante, constamment enrichie de nouveaux portraits.

Ce tour du monde, passé par dix grandes villes, s’achève le 28 janvier à  Zurich. Non dans un musée ou une galerie, mais dans l’espace postindustriel ewz-Unterwerk Selnau, au bord de la Sihl. L’exposition s’est arrêtée dans des lieux alternatifs, à l’entrée gratuite, à l’exemple d’une ancienne prison pour femmes à New York. A chaque fois, des discussions publiques sur la condition des femmes ont lieu, en présence d’Annie Leibovitz. Ainsi que des ateliers éducatifs ou photographiques, en l’occurrence avec les écoles d’art de Zurich.

Mentor féministe

Women: New Portraits comporte son lot de femmes connues et inconnues, capitaines d’industrie comme assistante sociale à la frontière mexico-américaine ou infirmière dans un centre pédiatrique antisida en Afrique du Sud.

Les images récentes montrent la chanteuse Adele et la primatologue Jane Goodall,  la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai (Prix Nobel de la paix en 2014) et Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook, Misty Copeland, première soliste noire de l’American Ballet Theatre, et la documentariste Laura Poitras (Citizen Four sur Edward Snowden).

L’exposition comporte aussi un portrait de Gloria Steinem, 82 ans, célèbre combattante de la cause des femmes aux Etats-Unis. A la suite de Susan Sontag, Gloria Steinem sert aujourd’hui de mentor à Annie Leibovitz, conseillant le choix des portraits de Women.

Changement de statut

Les photographies du projet sont rarement aussi sophistiquées que peuvent l’être les mises en scène d’Annie Leibovitz pour Vanity Fair ou Vogue. Les clichés de Whoopi Goldberg dans un bain de lait, de John Lennon et Yoko Ono enlacés sur un lit, de Jack Nicholson en robe de chambre, de Demi Moore nue et enceinte ou d’Elisabeth II ont assuré la notoriété mondiale de la photographe.

Mais une bonne part des images de Women sont plus simples et directes, dénuées des savantes mises en contexte. Comme si le caractère des sujets choisis suffisait à remplir le cadre, sans en rajouter. Et que des femmes étaient, enfin, photographiées comme des hommes, l’objectif se focalisant sur des vocations et des engagements plutôt que sur la beauté, la séduction, la sexualité. Pire encore, sur des rôles et des poses attribués depuis toujours par les hommes.

Annie Leibovitz confiait en automne dernier au New York Times que reprendre sa série de portraits, quinze ans plus tard, lui permettait de mesurer l’évolution du statut et de la psyché des femmes. Elle les trouve plus sûres d’elles. Surtout, elles occupent bien davantage de postes à grandes responsabilités qu’à la fin des années 1990. Plus précisément, c’est la diversité de leurs responsabilités et activités qui frappe aujourd’hui la photographe.

Tout se passe comme si on assistait à un changement de paradigme dans la représentation de la femme, alimenté par des portraitistes comme Annie Leibovitz. Le nu érotique est en phase de ringardisation, à preuve le renoncement récent du magazine Playboy. Ou le calendrier Pirelli 2016, signé par la même Annie Leibovitz, qui ne comportait que des femmes habillées, jeunes ou âgées. Le calendrier Pirelli 2017, réalisé par Peter Lindbergh, est tout aussi chaste.

L’image de l’UBS

Pour Annie Leibovitz, être financée dans une telle entreprise créative par UBS ressort du mécénat à la Médicis, point barre. Un avis bien sûr à nuancer, en particulier aux Etats-Unis, où la banque doit batailler – notamment au chapitre de sa communication – pour redorer sa propre image. De plus, Annie Leibovitz est une entreprise en elle-même, dont les tarifs peuvent atteindre 250 000 dollars pour une campagne de pub.

La New-Yorkaise, 67 ans, a frisé de peu la banqueroute en 2009 à la suite d’un emprunt de 24 millions de dollars qu’elle ne pouvait alors rembourser. Ses maisons et ses droits d’auteur sur un travail de quarante-cinq ans, commencé au début des années 1970 pour le magazine Rolling Stone, ont manqué de peu d’être saisis par ses créanciers. Grâce à son extraordinaire capacité de travail et à son talent, Annie Leibovitz a, depuis, réussi à rétablir sa situation financière.

Selon la presse américaine, l’engagement d’UBS dans la réalisation de l’actuelle série de portraits se monte à plusieurs millions. Tous les tirages de l’exposition rejoindront la collection d’art de la banque, qui comporte 30 000 œuvres.

«Women: New Portraits», Zurich, ewz-Unterwerk Selnau, du 28 janvier au 19 février. 


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Janvier 2017