Sharmeen Obaid Chinoy, réalisatrice oscarisée au chevet des maux du Pakistan

La réalisatrice pakistanaise Sharmeen Obaid Chinoy, couronnée par deux Oscars pour ses documentaires dénonçant les violences contre les femmes, se félicite du récent durcissement de la loi anti-crimes d' »honneur » au Pakistan et lance un nouveau film d’animation pour enfants.

Son film « A Girl in the River: The Price of Forgiveness » (Une fille dans la rivière: le prix du pardon) a remporté cette année un Oscar dans la catégorie documentaire court, rouvrant un vif débat au Pakistan où il est estimé que la pratique des « crimes d’honneur » coûte chaque année la vie à plus d’un millier de femmes.

« C’est très bien que nous ayons enfin une législation plus forte contre les crimes d’honneur », souligne-t-elle lors d’un entretien avec l’AFP dans la mégalopole portuaire de Karachi où elle vit.

Le Parlement pakistanais a durci en octobre la loi réprimant ces meurtres, tentant de combler des lacunes juridiques permettant fréquemment à leurs auteurs, souvent des proches, d’échapper à tout châtiment.

« Cela ne va pas s’arrêter demain, mais au moins c’est le début d’un processus dans lequel des hommes ayant tué sous le prétexte de l’honneur sont envoyés en prison », se félicite Mme Chinoy.

La réalisatrice peut se flatter d’avoir joué un rôle moteur dans ce processus. C’est après avoir assisté à une projection de « A girl in the river » en février que le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif a dénoncé la pratique comme « méprisable » et « dégradante » et s’est engagé à l’éradiquer.

L’assassinat en juillet par son frère de Qandeel Baloch, une jeune starlette en vogue sur les réseaux sociaux, a encore accru la pression sur le gouvernement, qui a remis sur la table un projet de loi en suspens depuis trois ans.

– Conter des histoires –

Si la réalisatrice pakistano-canadienne est connue avant tout pour ses documentaires – elle avait déjà remporté un premier Oscar en 2012 avec « Saving face », un film exposant le drame des femmes défigurées par des attaques à l’acide – elle ne se limite pas à ce format.

Sa première oeuvre de fiction, un film d’animation pour enfants, a obtenu un franc succès lors de sa sortie l’an dernier, en dépit du piteux état de l’industrie cinématographique pakistanaise, dominée par son voisin de Bollywood.

Un second épisode, « 3 Bahadur 2 » doit suivre cette semaine.

« Je crois d’abord et avant tout que je suis une conteuse d’histoires, donc cela n’a pas d’importance si je le fais via un documentaire ou via un film d’animation », explique-t-elle.

Son nouveau film, comme le précédent, met l’accent sur les fléaux qui rongent la société pakistanaise, tels que la corruption ou les mafias locales, celle de l’eau à Karachi par exemple.

Les messages délivrés par Mme Chinoy ne sont pas toujours du goût de tous les Pakistanais, dont certains critiquent sa tendance à laver en public le « linge sale » du pays. Un grief souvent adressé aussi à la jeune prix Nobel de la paix, Malala Yousafzaï, pour sa dénonciation des pratiques traditionnelles à l’égard de nombreuses jeunes filles au Pakistan.

« Quiconque tente de tendre un miroir à la société ou de parler de sujets difficiles au-delà des limites admises s’expose à une contre-attaque », sourit la réalisatrice.

« J’ai cessé de répondre directement à mon téléphone. C’est la meilleure chose à faire pour éviter les appels de menaces », confie-t-elle.


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Décembre 2016