Samantha Power – l’ambassadrice d’Obama qui bouscule l’ONU

A un mois de son départ, la représentante des États-Unis aux Nations unies s’est fait remarquer ces derniers jours en apostrophant son homologue russe sur le conflit syrien et en s’abstenant lors du vote sur les colonies israéliennes.

«Il n’y a donc rien qui puisse vous faire honte? Aucun acte barbare, aucune exécution d’enfant qui puisse vous irriter?»

Calmement, posant chaque mot d’un discours certainement préparé, la représentante des États-Unis à l’ONU Samantha Power lance ces accusations à son homologue russe en plein Conseil de sécurité des Nations unies sur la Syrie le 13 décembre. Une sortie rare et remarquée de l’ambassadrice davantage connue des milieux diplomatiques que du grand public.

Vendredi 23 décembre, le visage de Samantha Power est à nouveau apparu à la une des médias du monde entier: la représentante américaine n’a pas opposé son veto à une résolution réclamant l’arrêt des colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Une première.
À un mois de la fin de sa mission – elle quittera ses fonctions, comme toute l’administration Obama, le 20 janvier prochain -, Samantha Power n’hésite pas à se faitre remarquer. Elle est le visage des dernières tentatives du président Obama à l’ONU de faire bouger les lignes sur le conflit israélo-palestinien et la guerre en Syrie. Ce dernier dossier aura été le calvaire de Samantha Power: cette ex-journaliste et ex-universitaire qui s’est fait connaître en prônant l’intervention des puissances en cas d’atteinte aux droits de l’homme doit exécuter depuis 2013 à l’ONU la politique controversée de Barack Obama, qui a renoncé à tout envoi de troupes dans le pays.

Dès son arrivée à l’ONU, Samantha Power s’efforce de convaincre ses homologues de la nécessité de frappes contre le régime syrien, en vain. Lorsque le président Obama écarte à l’été 2013 l’option militaire, même après une attaque à l’arme chimique par Damas, «ligne rouge» que le président américain avait pourtant lui-même définie, Samantha Power ne peut qu’exécuter les décisions. Elle met en avant la complexité de la situation, sur le terrain et avec ses homologues à l’ONU. «Personne ne peut l’accuser de ne pas avoir été émue par la souffrance des Syriens», souligne la revue Foreign Affairs. Mais «Samantha Power a appris les règles du jeu de la diplomatie», résume le Washington Post.

Jeune journaliste, elle est marquée par la guerre en Bosnie

Irlandaise débarquée aux États-Unis à 9 ans, naturalisée Américaine à 23 ans, Samantha Power n’était pas prédisposée à devenir ambassadrice. Après des études de droit, elle débute sa carrière dans le journalisme. Ses premiers reportages pendant la guerre en Bosnie la marqueront: elle n’aura de cesse de décrypter et dénoncer l’indifférence et l’inaction politique face aux génocides. Elle devient professeur à Harvard où elle donne des cours sur la politique internationale et les droits de l’homme et écrit un livre qui fera sa renommée, A Problem from Hell: America and the Age of Genocide.

«Les Etats-Unis ont eu d’innombrables occasions d’éviter un massacre. Mais à chaque fois, des hommes et des femmes honnêtes ont choisi de détourner le regard. Nous avons tous été les spectateurs d’un génocide. La question cruciale est: pourquoi?». Ainsi Samantha Power commence-t-elle ce pavé de 600 pages (jamais traduit en français) récompensé par le prix Pulitzer en 2003. Même si elle y décrit plusieurs degrés d’actions possibles (diplomatiques, économiques et stratégiques) contre les génocides, l’étiquette d’interventionniste prompte à utiliser la force militaire lui collera à la peau.

Changement de carrière en 2007: elle rejoint la campagne d’un autre ex-universitaire passé par Havard, Barack Obama, dont elle devient une proche conseillère. Mais un faux-pas lui coûte cher: en pleine campagne pour la primaire démocrate, pensant s’exprimer en «off», Samantha Power compare Hillary Clinton à un «monstre». Elle doit démissionner.

«Reléguée» au Conseil de sécurité nationale pendant quatre ans, «elle apprend les vertus du silence», commente le Washington Post. Sans rester inactive toutefois: elle qu’on dit proche du président soutient la création d’un «conseil de prévention des atrocités» («Atrocities Prevention Board») et joue un rôle moteur pour persuader Barack Obama d’intervenir en Libye.

«Je suis sûre que j’ai déçu»

En 2013, le président américain la choisit pour représenter les États-Unis aux Nations unies. Le choix est inhabituel: à 42 ans, elle devient la plus jeune représente américaine à l’ONU. Elle est aussi la seule femme parmi les 15 membres du Conseil de sécurité. Mère d’un garçon et d’une fille en bas âge qu’elle élève avec son mari, le professeur de droit Cass Sunstein, elle ironise sur sa capacité à élever ses enfants en jonglant avec un téléphone dans chaque main. À l’ONU, elle s’attache à rencontrer les représentants de 191 des 193 pays représentés, dont 40 n’avaient jamais échangé avec ses prédécesseurs, note le Wall Street Journal. L’Américaine contribue également à attirer l’attention de la communauté internationale sur les cas d’exploitation et d’abus sexuels en Centrafrique. Avant de se heurter au dossier syrien.

Si Barack Obama confiait en septembre dernier que «la situation en Syrie [le] hantait en permanence», le président et son équipe rejettent l’idée que les États-Unis n’aient été qu’un spectateur passif du drame et répètent qu’il n’y avait pas de solution militaire au conflit syrien. «Il y a beaucoup à réfléchir sur ce que nous aurions pu faire différemment», explique Samantha Power au Wall Street Journal. «Mais il est extrêmement difficile de croire qu’on aurait pu trouver la panacée». «Je suis sûre que j’ai déçu», admet-elle. Mais Samantha Power souligne un paramètre qu’elle avait visiblement sous-estimé dans son livre: une grande partie de l’équation dépend des autres pays et «de leur volonté de coopérer».


Copyright Le Figaro avec AFP

Décembre 2016