Une couturière syrienne se taille une place dans le tissu social de sa nouvelle ville

Grâce à l’aide de ses parrains, les compétences de Rabiaa Al Soufi sont aujourd’hui très prisées dans une communauté très soudée de Nouvelle-Écosse, au Canada.

Lorsqu’un entraîneur local de hockey a téléphoné à Rabiaa Al Soufi pour lui demander son aide, elle n’a pas hésité une minute. Cinquante maillots de hockey ont été déposés chez elle pour qu’elle y couse des insignes nominatifs aussi vite que possible.

Rabiaa s’est immédiatement mise au travail et a passé les nuits suivantes à l’ouvrage, courbée sur le bourdonnement de sa machine à coudre, son ombre projetée par la lumière jaune dans le salon transformé en atelier. Son mari et ses enfants l’ont aidée du mieux possible, soucieux de faire bonne impression sur la communauté qui les a récemment accueillis.

Grâce aux compétences aiguisées par des années d’enseignement de la coupe et de la couture en Syrie, la pile de maillots terminés a rapidement augmenté. « Même si c’est un travail des plus simples, je suis reconnaissante que ce soit moi qui aie pu les aider, » déclare Rabiaa.

Les cinq membres de la famille Al Zhouri ont été réinstallés dans la ville d’Antigonish, sur les côtes orientales du Canada, en janvier 2016. L’aide du pays était plus qu’attendue ; face au conflit syrien, les Al Zhouri ont abandonné leur maison d’Al-Qusayr pour rejoindre le Liban et pendant cinq ans, ils n’ont pu ni travailler, ni aller à l’école.

Pour Antigonish et pour la province de Nouvelle-Écosse, l’accueil de réfugiés avait deux objectifs : abriter des personnes dans le besoin et reconstituer une population en déclin avec des travailleurs capables. Depuis des générations, les jeunes qualifiés, hommes et femmes, désertent la région au profit de l’ouest du pays où ils trouvent de meilleurs emplois. D’ici la fin de 2016, la Nouvelle-Écosse espère avoir accueilli 1500 Syriens.

Peu de temps après leur arrivée, le vide tranquille de l’hiver a pris Rabiaa par surprise. Les rassemblements joyeux, les rires et les bavardages des voisins qui passaient chez elle en Syrie, c’était terminé. Pendant les cinq premiers mois, elle s’est sentie seule. « J’étais déprimée. Le monde se refermait sur moi, » se souvient-elle. Je n’avais que mes enfants ici et personne d’autre. »

Elle rêvait souvent à sa maison en Syrie et à la guerre. Comme d’autres familles, elle se réfugiait avec les siens dans une salle de bains étroite, l’endroit le plus sûr pour échapper aux bombes et aux frappes aériennes qui ont détruit la ville.

Rester à Al-Qusayr  devenait de plus en plus dangereux pour Majd, son fils aîné, et son mari Toufic qui risquaient à tout moment d’être enrôlés de force ou détenus. Ils ont trouvé refuge dans un village voisin où ils sont restés cachés dans un verger pendant des semaines. Ils ne pouvaient être contactés que par intermittences et, au hasard de leurs déplacements, passaient parfois jusqu’à deux mois sans connexion Internet. Chaque fois que Rabiaa entendait parler des personnes tuées, elle sentait la confusion l’envahir. « C’est comme si on avait laissé son âme, son cœur derrière soi, » raconte-t-elle. Il n’y a que le corps qui est parti, tandis que l’âme et l’esprit sont restés avec eux. »

Leurs parrains au Canada leur ont apporté un regain d’espoir et de force.

« On s’engage à titre privé à parrainer une famille de réfugiés, l’idée étant de donner un havre de paix à une famille qui a besoin d’un lieu sûr où vivre en sécurité, » explique Cindy Murphy, l’une des résidentes d’Antigonish qui a parrainé la famille Al Zhouri. Avec l’aide d’autres parrains, elle s’est efforcée d’associer Rabiaa aussi souvent que possible à des activités sociales. Les deux femmes sont ainsi devenues plus proches et ont tissé des liens solides. « À part mettre mes enfants au monde et me marier, je dirais que c’est l’une des choses les plus importantes que j’ai jamais faites, confie Cindy.

Les parrains de la famille, un large groupe constitué de membres de la communauté et d’étudiants, passaient souvent des heures chez Rabiaa, à boire le thé et à discuter. À mesure que le moral revenait, Rabiaa a recommencé à faire de la pâtisserie et de la couture, ce qu’elle adorait faire avant en Syrie.

Ce qui n’était au départ qu’un moyen de passer le temps s’est rapidement transformé en une petite entreprise. Ses parrains lui ont procuré un stand au marché paysan hebdomadaire pour qu’elle y vende ses pâtisseries syriennes.

« Même si le marché local n’a lieu qu’une fois par semaine, il m’a beaucoup aidé à enrichir ma vie sociale. J’ai trouvé tant d’amis, » explique Rabiaa.

Un jour, fatiguée de voir le divan défraîchi dans leur nouvelle maison, elle a fabriqué une nouvelle housse après avoir minutieusement pris les mesures et choisi les tissus avec soin. À leur visite suivante, ses parrains ont été épatés par la qualité de la coupe et de la couture.

Les nouvelles allant bon train, la petite ville a bientôt appris que les talents de Rabiaa ne se limitaient pas à la pâtisserie. Au marché, les clients quittaient son stand avec un paquet de biscuits et un rendez-vous pour des commandes de vêtements ou de housses d’ameublement. Toufic, un talentueux menuisier, et Rabiaa se sont ainsi créé un créneau bien à eux dans le quartier. Leurs parrains les ont aidés à concevoir et imprimer des cartes de visite et leur ont créé une page Facebook pour attirer les clients.

« C’est comme si une puissante énergie s’était libérée en elle, » constate Cindy. « Elle a une incroyable conscience professionnelle et ne refuse tout simplement jamais. Elle est sidérante. »

Le salon des Al Zhouri s’est rapidement transformé en dépôt de chaises et de tissus. On frappe souvent à leur porte et les habitants de la ville ne cessent de les abreuver de nouvelles commandes.

À mesure que Rabiaa prenait sa place au sein de la collectivité, les membres de sa famille faisaient de même. Entre son emploi et ses études, son fils aîné, Majd, a tenu le premier rôle dans une pièce de théâtre, ce qui lui a permis d’améliorer son anglais et sa confiance en soi. Les plus jeunes, Ranim et Aghyad, travaillent bénévolement pour la collectivité et comme ils dévorent les manuels scolaires, ils ont très vite parlé couramment l’anglais. Son mari s’est taillé une réputation de minutie dans son travail de menuisier où il fusionne le style moyen-oriental et le style canadien. Devant le succès croissant de la famille, les parrains continuent d’aider là où ils le peuvent.

« C’est enrichissant de travailler avec les nouveaux venus, » confie Cindy. « Mais il va bientôt falloir que j’arrête de les appeler comme ça parce que franchement, ils font maintenant pleinement partie de notre communauté. »


Copyright HCR par Leyland Cecco et Annie Sakkab à Antigonish

Décembre 2016