France – Un ex-« dircom » de Versailles condamné pour harcèlement sexuel

Décision rare pour des faits de harcèlement sexuel, l’ex-directeur de la communication de la mairie de Versailles vient d’être condamné à 18 mois de prison, comme en première instance. Retour sur l’audience du 2 novembre dernier.

ça ressemble donc à ça, un agresseur sexuel. Une mise propre sur lui d’ex-cadre respectable, pull bleu clair sur chemise à carreaux. Un léger embonpoint de bourgeois de province, époque Balzac. Des cheveux très ras et dégarnis de quadra déjà avancé. Lorsqu’il attend la cour, ou aux suspensions d’audience, il reste assis, les jambes écartées, pétrifié comme une statue antique, la prestance en moins.

La cour d’appel de Versailles juge depuis le 2 novembre cet administré on ne peut plus haut placé. Jugez-en, vous aussi : Rémi L. est l’ancien directeur de la communication de la mairie. En cette contrée de conservatisme familial, aux mœurs imagine-t-on tranquilles sinon puritaines, l’homme se retrouve traîné devant la cour d’appel pour des faits graves : harcèlement sur quatre de ses subordonnées, auquel s’ajoute même une plainte pour viol, encore à l’instruction.

En première instance, la cour ne l’avait pas épargné : 18 mois de prison, dont 6 ferme. Au fond de la salle d’audience, de belles dames bien mises et des hommes en veston murmurent. Ce sont des employés de la mairie, venus assister à la chute de cet ex-monarque municipal. Dans ces bâtiments pluri-centenaires, qui sont les anciennes écuries de la reine, on lave un drôle de linge sale.


Des blagues graveleuses

Rémy L. est marié, trois enfants. Il se raconte devant le tribunal qu’il avait l’oreille du maire. Voire qu’il se prenait pour lui, tant il était gonflé de son importance. Une amitié en haut lieu, longue d’une vingtaine d’années, lui donne l’assurance d’être un protégé. Les faits, pour lesquels il est jugé, se sont produits entre 2012 et 2014. A l’époque, ce directeur de la communication, décrit comme talentueux, a 17 employés sous ses ordres, dont 13 femmes.

Comme souvent, ces dernières ont d’abord mis ses propos déplacés sur le compte de la « lourdeur » de leur auteur. Les blagues sont graveleuses ? Les plaisanteries, douteuses ? Qu’importe, le travail doit être fait, et bien. « Il reste un homme », a dit à la police une de ses rares collègues à avoir pris sa défense.

Quand la présidente du tribunal se met à lire la litanie des anecdotes et propos d’auditions consignés dans les procès-verbaux, le vertige gagne l’assemblée : le dircom prend la main de sa collègue, jolie blonde qu’il veut faire danser malgré elle, « pour voir si elle bouge bien, si elle est sensuelle ». Puis, un autre jour, tire sur la chemise en jean de la jeune femme, dont les boutons pressions explosent, découvrant son soutien-gorge. Quand ce ne sont pas des propos directs et crus :

« Vous avez un très beau cul. Je vois la forme de vos tétons. »

Ou, amis de la poésie, attention : « Si je vous mets un doigt dans la chatte, vous n’allez pas tomber dans les pommes ? » A la mairie règne « l’amour courtois ».


Sa défense : la dénégation

Il est là, debout à la barre. Sa défense est un grand classique des harceleurs sexuels : la dénégation. Non coupable. A la question : « Avez-vous demandé à madame X de coucher avec elle ? », il répond : « Sur le ton de la plaisanterie, c’est possible, mais elle avait suffisamment d’aplomb pour refuser. » Rémy L. ne reconnaît qu’une faute : avoir toléré une ambiance « potache » dans l’open space, où tout le monde blaguait à qui mieux mieux en dessous de la ceinture. Il concède :

« Je laissais faire. Mais je n’étais pas forcément l’émetteur de ces plaisanteries. »

Tout à sa défense, il bouge les bras et, à sa main gauche, son alliance brille dans le soleil. Il n’a commis, en somme, que des erreurs de management. Il ramène les accusations à des problèmes de ressources humaines. Des femmes qui, déçues de n’avoir pas été, pour l’une embauchée, pour l’autre promue, se vengent. C’est la théorie du complot féminin dans toute sa splendeur.

La cour le recadre : « Ce qui vous est reproché, ce n’est pas un litige de droit du travail. C’est d’avoir imposé des comportements de nature sexuelle ! » Et ces mots vulgaires ? « Je ne parle pas comme ça ! » Et ces allusions à des « fessées » ? « Ce n’était pas sexualisé. Venant de moi, c’est très paternel. » Tout ça, ce sont des mensonges. « A 80% », balaie-t-il.


Une emprise psychologique

Voilà pour sa version. Le pire de l’affaire est à venir. Car un harceleur n’est pas juste un homme qui, ne sachant pas où se situent les bornes de l’acceptable, les dépasse, le harcèlement n’est pas un dérapage incontrôlé. C’est bel et bien une prise de pouvoir, une montée au front jusqu’à la conquête des proies. C’est une emprise, et Rémy L. est, à entendre ses victimes, un manipulateur de gros calibre. A la suspension d’audience, l’une des victimes raconte :

« Je pense qu’il a un caractère pervers. Son management était hyper-agressif. Il faisait toujours comme si nous étions dans une urgence extrême dans le travail, alors que ce n’était pas le cas. Il trouvait des prétextes pour nous faire rester tard au bureau, de façon à être seul avec nous. »

Les femmes ont essayé de résister à ses manipulations. Certaines ont su le renvoyer dans ses cordes, en allant jusqu’à le repousser physiquement. Mais pour Gwenaëlle B., son assistante, ce fut impossible. Quand la jeune femme, qui le poursuit par ailleurs pour viol, s’avance à la barre et commence à raconter le cauchemar qu’elle a traversé, l’assistance se fige :

« Il m’a complètement détruite, j’ai mis deux ans à m’en remettre, grâce à un psychiatre. C’est une caricature de scénario de mauvais film. »

Gwenaëlle est alors une mère célibataire, avec une petite fille en bas âge. Elle n’a pas beaucoup de diplômes. Les harceleurs savent utiliser les failles de leurs victimes. Il lui promet :

« Ne vous inquiétez pas, je vais vous former, faites-moi confiance. »

Grâce à lui, elle ne restera pas une simple secrétaire mais deviendra une vraie assistante, une femme sûre d’elle.


Des jeux pervers

Tout commence avec des petits jeux pervers, destinés à améliorer le comportement professionnel de la jeune femme, et qui consistent à entrer dans son espace vital. En fait, à l’embrasser malgré elle. « Je ne voulais pas », dit-elle. Puis ce sont les remarques sur ses vêtements : il lui conseille de porter des strings plutôt que des culottes, de préférer les bas aux collants. Il la garde de plus en plus longtemps dans son bureau, portes fermées. Lui demande de remonter sa jupe. Il finit par se masturber, par lui demander de le faire à son tour. Ils auront des relations sexuelles pendant une assez longue période. Aujourd’hui, la jeune femme essaie d’expliquer cette escalade vertigineuse.

« Ce fut une emprise progressive. Je perdais tous mes repères. Il insistait tellement… J’ai fini par entrer dans ce délire. Après, j’avais beaucoup trop honte, il n’y avait plus de retour en arrière possible. J’étais à sa merci. J’étais sa chose. Il m’a piétinée. »

Sa voix s’éteint. Elle résiste comme elle peut en étant très souvent en retard. « Céder n’est pas consentir », dira son avocate.

Une de ses collègues qui, elle aussi, a porté plainte pour harcèlement sexuel, raconte à son tour :

« Elle pouvait passer deux à trois heures dans son bureau. Il m’est arrivé de vouloir entrer. Il lui demandait alors de sortir en lui jetant des stylos à la figure. Il la traitait très mal, lui parlait comme à un chien. C’était son esclave. Je la retrouvais pleurant dans les toilettes. Elle avait du mal à s’exprimer, elle s’embrouillait dans ses phrases. Je m’en suis voulu de ne pas avoir compris. »

Mercredi 14 décembre, la cour d’appel a, à nouveau, condamné Rémy L. à 18 mois d’emprisonnement, dont 6 ferme.


Copyright l’Obs par Cécile Deffontaines

Décembre 2016