Cinéma – Affaire du Mediator : « La fille de Brest », une Erin Brockovich à la française

Canada- Présenté au dernier Festival de Toronto, le film prend la forme d’un thriller pour s’attaquer au drame de ce médicament contre le diabète largement détourné comme coupe-faim pendant plus de 30 ans et qui a fait des centaines de victimes.

la-fille-de-brestLe film – adapté du livre d’Irène Frachon, « Mediator 150 mg, combien de morts ? » – retrace le parcours de cette pneumologue de Brest qui a dénoncé la première les risques du Mediator, à l’origine de graves lésions des valves cardiaques (valvulopathies) et d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), pathologie rare et incurable. Il a été retiré du marché français en novembre 2009. La responsabilité civile des laboratoires Servier dans l’affaire a été reconnue pour la première fois en octobre 2015 par la justice, puis confirmée cette année en appel. Décryptage de la manière dont cette affaire a été traitée dans le film.

Une histoire (un peu trop) romancée

A travers l’histoire de cette « femme hors du commun », la réalisatrice Emmanuelle Bercot dit avoir voulu mettre en avant le rôle essentiel des « lanceurs d’alertes comme Irène Frachon » face aux scandales sanitaires, comme ceux du sang contaminé en France ou des hormones de croissance. Mais c’est surtout l’histoire telle qu’elle a été vécue et racontée par Irène Frachon avec les biais qui vont avec. Le film présente une femme battante, telle une Erin Brockovich à la française (avec un accent danois puisque interprété par Sidse Babett Knudsen, ce qui peut être perturbant) jusqu’à frôler parfois le manichéisme… Certes, c’est le manquement des institutions publiques à leur obligation de contrôle qui est visé, mais les laboratoires parisiens sont bel et bien des « méchants ».

Cette vision réductrice se retrouve dans le personnage du docteur Antoine Le Bihan, chef de service d’Irène Frachon. Introverti, peureux, celui qu’incarne Benoît Magimel apparaît tout en contraste avec la très courageuse Irène Frachon, jusqu’à être pris d’une crise de panique lors d’un entretien à l’AFSSAPS (devenue l’ANSM) et se disputer avec sa collègue pour la dissuader de continuer. Sauf que dans la réalité, rien de tout ceci n’est arrivé. Le chercheur a toujours appuyé la démarche de celle-ci. Et sans lui, rien n’aurait pu se faire, puisqu’il est l’auteur de l’étude mettant à mal les effets du Mediator. La réalisatrice est la première à admettre avoir romancé son tempérament et la relation entre les deux médecins pour des raisons cinématographiques, « et comme c’est lui qui a davantage fait part des craintes que l’équipe brestoise avait pu ressentir, j’ai voulu symboliser cette peur dans son personnage». Dommage tout de même pour ce chercheur pour qui les conséquences ont été les plus dommageables à sa carrière (il a dû partir au Canada).

Des libertés ont également été prises avec une victime qui, dans le film, décède alors qu’elle se rend à une expertise avec son avocat. Celle-ci n’aurait en réalité fait qu’un malaise et est toujours en vie. Enfin, certains faits ont manqué dans le débat autour du Mediator. Le film ne reprend l’enquête d’Irène Frachon qu’à partir de 2009, alors que le déclic a lieu en 2006. Et à aucun moment n’est mentionné le retrait du Mediator en Espagne et en Italie dès 2003. On comprend le choix de la réalisatrice face à la complexité de cette affaire, mais on regrette que ces faits ne soient pas pris en compte pour étoffer les arguments des médecins lorsqu’ils sont confrontés au laboratoire Servier devant l’AFSSAPS. Comme s’il n’y avait à l’époque que l’étude du docteur Antoine Le Bihan en leur faveur.

Un bon témoignage du monde médical

En filigrane, il ressort du film que certains médecins se sont opposés à la démarche d’Irène Frachon. « Tout un pan du corps médical était contre elle. Ces médecins se rendaient compte que l’enjeu derrière ce combat était de taille : celui de la rupture de confiance du public avec les médicaments (les industries pharmaceutiques) » confirme Emmanuelle Bercot. Il est vrai que le scandale sur le Mediator a pointé du doigt le poids de ce complexe médico-industriel. « Les jeunes médecins et étudiants en médecine sont très demandeurs de cette réflexion autour de la collaboration avec les industries du médicament et sont donc visés par ce film. » Mais sans que cela soit pour discréditer le milieu pharmaceutique, précise t-elle. Irène Frachon, dans le corps de Sidse Babett Knudsen, le dit elle-même dans le film : « Je ne suis pas contre les innovations thérapeutiques ».

Enfin, l’on retiendra les scènes « brutes de décoffrage » dans les salles d’opération. Nous assistons à l’autopsie d’une patiente, sans voilage, crûment. Pour Emmanuelle Bercot, fille de chirurgien « ayant passé son enfance dans les blocs opératoires« , c’était un moyen de rendre justice aux patients. « Je voulais que l’on prenne conscience organiquement de ce qu’il se passe ». Et effectivement, celle-ci nous amène jusqu’aux organes et à la valve cardiaque malade pour que nous réalisions l’ampleur des dégâts du Mediator.

Chronologie de l’affaire du Mediator

1976 : commercialisation du Mediator.
1997 : un autre coupe-faim de Servier, l’Isoméride, est retiré de la vente en raison de risques cardiaques.
1998 : trois professeurs de médecine de la Sécurité sociale alertent l’Agence du médicament sur les risques de l’utilisation non autorisée du Mediatorcomme coupe-faim.
2003 : le Mediator est retiré du marché en Espagne.
2004 : le Mediator est retiré du marché en Italie.
2006 : en France, un document remis à la HAS souligne les dangers du médicament, qui continue toutefois d’être remboursé à 65%.
2007 : l’AFSSAPS recommande aux médecins de ne pas prescrire le Mediator comme coupe-faim.
2008 : la pneumologue Irène Frachon alerte sur les risques cardiaques liés au Mediator.
2009 : retrait du marché du Mediator en novembre, à cause de risques de valvulopathie, une atteinte des valves du cœur qui peut être mortelle. 5 millions de personnes l’avaient déjà utilisé.
2010 : en novembre, la Caisse nationale d’assurance maladie estime que le Mediator a tué 500 personnes en 33 ans. Selon une autre estimation en décembre, ce serait entre 1.000 et 2.000 décès. Xavier Bertrand, ministre de la Santé, recommande aux patients qui ont pris du Mediator de consulter un médecin et promet aux victimes une prise en charge intégrale par l’assurance maladie.
2011
Janvier 
: une étude réalisée par un cardiologue pour le compte du laboratoire Servier en 2009 montre le lien entre la prise de Mediator et les atteintes des valves cardiaques. 116 plaintes sont déposées au tribunal de grande instance de Paris par l’Association des victimes de l’Isoméride et du Mediator (AVIM).
Février : Jean Marimbert est officiellement remplacé à la tête de l’AFSSAPS par son ancienne adjointe Fabienne Bartoli. La Mutualité française dépose plainte pour escroquerie et tromperie aggravée contre Servier. Perquisition des laboratoires Servier.
Mars : Servier se dit prêt à indemniser des victimes du Mediator qui seraient exclues des procédures légales d’indemnisation. 500 nouvelles plaintes sont déposées à Paris par l’AVIM.
Avril : annonce par le Gouvernement de la création de son propre fonds d’indemnisation, géré par l’ONIAM, qui pourra se retourner en justice contre Servier.
Août : Le parquet de Paris  élargit l’enquête sur le Mediator à des faits d’escroquerie à l’Assurance maladie.
Décembre: création de l’Agence de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) qui remplace l’AFSSAPS.
2012
Février :
une étude publiée dans la revue scientifique internationale Pharmacoepidemiology & Drug Safety, estime que le Mediator aurait causé 3.100 hospitalisations et au moins 1.300 morts entre 1976 et 2009 en France.
Perquisitions au siège de l’AFSSAPS.
2013
Mars: mise en examen de l’ANSM pour « homicides et blessures involontaires » pour avoir négligé les alertes sur la dangerosité du médicament de 1995 à 2009.
Avril : le Fonds public d’indemnisation pour les victimes du Mediator rend 152 avis favorables sur les 7.935 demandes déposées auprès de cet organisme.
Mai : ouverture à Nanterre du premier procès pénal pour « tromperie aggravée » contre Servier.
Novembre : Première transaction entre les laboratoires Servier et une victime.
2014
Avril 
: Mort de Jacques Servier.
Juillet : Reconnaissance de la responsabilité de l’Etat par le tribunal administratif de Paris.
2015
Octobre
 : première condamnation au civil de Servier par le tribunal de grande instance (TGI) de Nanterre.
2016
28 janvier :
Reconnaissance par le TGI de Nanterre de l’existence d’un préjudice d’anxiété pour 12 personnes exposées au médicament.
14 avril : Confirmation par la cour d’appel de Versailles de la décision du TGI de Nanterre d’octobre 2015.
9 novembre : Le Conseil d’Etat juge que les « agissements fautifs » du laboratoire Servier sont « de nature à exonérer l’Etat » de tout ou partie de l’obligation de réparer les dommages subis par les victimes de ce médicament.


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Novembre 2016