Violences à l’égard des femmes – Les Marocaines osent parler des violences, même dans les espaces intimes

On célèbrera ce vendredi la journée mondiale de l’élimination des violences à l’égard des femmes. Au Maroc, c’est une célébration en demi-teinte car entachée cette année par plusieurs cas de violence largement médiatisés, à l’instar de l’homme de Sidi Kacem qui voulait poignarder sa femme sur la voie publique, cette semaine. Alors qu’en est-il de la situation générale au Maroc ? Réponses de Houdna Bennani et Saida El Idrissi de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM).

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Les éléments de la police de la ville de Sidi Kacem ont interpellé lundi soir un homme ayant tenté de poignarder sa femme sur la voie publique. Armé d’un grand couteau, selon une vidéo assez violente relayée par plusieurs médias arabophones, l’homme s’apprêtait à commettre son crime lorsqu’il a été arrêté par deux habitants. Le suspect a été déféré devant la police judiciaire suite aux instructions du procureur général du Roi près de la Cour d’appel alors que les médias évoquent des problèmes familiaux l’ayant poussé à vouloir mettre fin à la vie de sa femme.

Un simple fait-divers qui serait passé inaperçu s’il ne coïncidait pas avec une journée mondiale, celle de l’élimination des violences à l’égard des femmes, célébrée ce vendredi au Maroc comme sur l’ensemble du globe. Mais alors que le monde se mobilise pour fêter cette année « 16 jours d’activisme contre la violence sexiste », du 25 novembre au 10 décembre prochains, au Maroc, la violence à l’égard des femmes reste malheureusement monnaie courante. Un constat alarmant lorsqu’on sait qu’un projet de loi sur les violences faites aux femmes est toujours bloqué au niveau de la Chambre des conseillers et peine à voir le jour.

Un projet de loi qui reste décevant pour la société civile

Adopté avec une majorité de 83 voix, majoritairement des femmes parlementaires en juillet dernier, le projet de loi n°103-13 est toutefois dénoncé par la société civile et les féministes marocaines. Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui d’un cadre juridique afin d’éliminer les violences à l’égard des Marocaines ? « Ce texte n’est pas venu avec des dispositions qui peuvent éliminer cette violence et nous n’étions pas d’accord pour cette loi. Juridiquement, elle n’est pas suffisante », nous répond Houdna Bennani, présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc. Selon elle, « un mémorandum et beaucoup de travail sur cette loi, avec notamment des études comparatives avec les lois d’autres pays ont été présentés au gouvernement ». Des propositions qui n’ont pas été prises en compte, s’indigne la présidente de l’ADFM. « Il n’y a pas non plus de centres d’accueil pour les femmes qui subissent les violences et il n’y a pas de suivi. Ce n’est pas encore suffisant et les lois en place ne servent à rien », conclut-elle sa déclaration.

De son côté, Saida El Idrissi de la section Rabat de l’ADFM revient notamment sur l’affaire du mari ayant tenté d’assassiner sa femme en pleine rue à Sidi Kacem. « Imaginez, c’est en pleine rue, dans un espace public et en plein jour que cela arrive. C’est alarmant et cela interpelle les décideurs ainsi que sur les lois qui n’existent pas pour protéger les femmes contre les violences », s’insurge notre interlocutrice.

« Ce projet de loi donne l’impression qu’il concerne les femmes mais lorsqu’on consulte son contenu, on se rend compte qu’il s’agit d’amendements du code pénal ou des amendements de l’avant-projet du code pénal. Ce n’est vraiment pas une loi qui concerne que les femmes », nous explique-t-elle. Dans les détails, ce projet de loi concerne notamment « les femmes, les parents, les enfants, donc tout le monde », précise-t-elle. Saida El Idrissi ne se prive pas de tirer à boulets rouges sur le texte présenté par le département de la Solidarité, de la femme, de la famille et du développement social. Elle poursuit sa critique en affirmant que le texte « ne présente même pas de préambule où on voit le pourquoi de cette loi, ses inspirations et ses ambitions mais aussi les définitions, les types de violence sur lesquels cette loi va statuer, etc. »

Viol conjugal : Les Marocaines osent et en parlent désormais

Mais à la veille de la journée mondiale de l’élimination de ces violences, où en est le Maroc et qu’en est-il du nombre annuel des femmes violentées ? « Le nombre est malheureusement en hausse. Mais les femmes n’acceptent plus la violence et la dénoncent, ce n’est plus un tabou pour elles. Les femmes osent parler des violences, même dans les espaces intimes et privés », nous explique Saida El Idrissi.

Une avancée positive lorsqu’on apprend qu’il y a de plus en plus de femmes qui dénoncent aujourd’hui le « viol conjugal ». Un sujet qui relève encore des tabous les plus ancrés au sein de la société marocaine. « Elles (les femmes violentées qui contactent l’ADFM, ndlr) nous disent qu’elles ne veulent plus avoir de relations sexuelles non consenties mais que leurs maris les forcent, avec la violence, à faire cela. Les femmes aujourd’hui refusent la violence et veulent être protégées », nous indique notre interlocutrice. D’ailleurs, le nouveau projet de loi ne reconnaît même pas le viol conjugal comme étant l’une des violences infligées aux femmes. Et ce n’est pas tout. Selon Saida El Idrissi, le texte qui est actuellement devant les conseillers de la nation ne fait aucune mention des femmes aux besoins spécifiques, « qui sont généralement doublement violentées ».


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Novembre 2016