Turquie – la romancière Asli Erdogan, emprisonnée mais pas emmurée

Turquie – Répression des kurdes, violences faites aux femmes, torture… Parce qu’elle s’est toujours élevée contre toutes les oppressions, l’écrivaine et journaliste turque Asli Erdogan risque la réclusion à perpétuité. A relire son œuvre aujourd’hui, on est saisi par sa puissance prémonitoire.

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Sinistre ironie du sort, comme si tout était déjà écrit en toutes lettres. Elle s’appelle Asli Erdogan, elle est l’auteure du Bâtiment de pierre, un roman écorché vif sur la prison. Et voilà que, pour faire taire sa courageuse dissonance, un autre Erdogan, (Recep Tayyip, président de la République turque), radicalement extérieur à sa famille (de sang, d’idées), jette la romancière dans un bâtiment de pierre, entre les quatre murs de la prison istanbuliote pour femmes Bakirkoy. Motif de l’incarcération : cinq articles qu’elle a signés dans le journal prokurde Ozgur Gundem, dont un reportage réalisé dans les rues d’Istanbul, au lendemain du coup d’Etat du 16 juillet dernier. Militante infatigable, maniant la plume journalistique avec la même ferveur hallucinée que dans ses romans, Asli Ergodan s’est toujours élevée contre toute forme de violation des droits de l’Homme. Jusqu’en 2000, elle tenait une chronique intitulée Les autres, dans le quotidien Radikal, où elle dénonçait la torture, l’oppression des Kurdes, les violences faites aux femmes, les conditions de vie dans les prisons turques. Dès 1993, elle révélait l’existence et l’insalubrité d’un centre de rétention de clandestins africains à Istanbul. Proche de Hrant Dink, le directeur du journal turco-arménien Argos, assassiné en 2007, elle a toujours soutenu la cause arménienne.

L’année dernière, elle s’élevait contre le massacre de civils kurdes brûlés vifs par les militaires turcs dans la ville de Cizre. « C’est une hyper angoissée à l’écriture flamboyante, qui défend les opprimés depuis trente ans », dit Timour Muhidine, directeur de collection des lettres turques chez Actes Sud, où sera publié en janvier prochain Le Silence même n’est plus à toi, recueil de vingt-neuf textes politiques d’Asli Erdogan, dont les articles incriminés, pour lesquels le procureur a requis la réclusion à perpétuité. Si l’édition turque de ce livre est totalement interdite, les précédents romans de la prisonnière ne cessent d’être réimprimés dans son pays depuis son arrestation le 19 août dernier, et figurent en têtes de gondole dans tous les points de vente d’Istanbul. Acte militant des librairies turques, ou effet d’aubaine d’une société marchande ? C’est l’un des paradoxes de la Turquie actuelle, ravagée par les purges. Tout comme la tolérance des manifestations de solidarité, sous haute surveillance policière : deux fois par semaine, devant la prison de Bakirkoy, sont organisées des « veilles de liberté » réclamant la libération d’Asli Erdogan et de ses confrères incarcérés pour avoir simplement usé de la liberté d’expression. Huit collègues d’Asli, travaillant pour le journal Ozgur Gundem, désormais interdit de publication, sont aussi dans le collimateur du pouvoir. Parmi eux, cinq ont pu fuir la Turquie avant les descentes de police. Trois autres sont en prison : Inan Kizilkaya, directeur de la rédaction, Zana Kaya, jeune rédacteur en chef, et Necmiye Alpay chroniqueuse, par ailleurs éminente linguiste et philosophe.

 “L’Europe est focalisée sur la ’crise de réfugiés’ et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie”, Asli Erdogan

Depuis sa cellule, où son état de santé se dégrade de jour en jour, et où elle ne peut désormais plus recevoir de visite sans qu’elles soient filmées, Asli Erdogan a réussi, début novembre, à faire passer un message à la communauté internationale : « La Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses lois. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la “vérité” et la “réalité”, et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence. Cette lettre est un appel d’urgence. La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie, secouerait inévitablement, d’une façon ou d’une autre, l’Europe entière. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. »

La puissance prémonitoire des romans d’Asli Erdogan (tous traduits chez Actes Sud) donne une crédibilité particulièrement glaçante à cette mise en garde. Il faut relire l’œuvre littéraire de cette écrivaine aussi visionnaire qu’engagée, qui dénonce les privations de libertés de tout ordre, et fait vertigineusement écho à son destin actuel. A commencer par Le Bâtiment de pierre (2009), où elle sonde les entrailles d’une prison, de son écriture magnétique et incantatoire : « Murs aveugles, crispés dans une attente muette, portes verrouillées, univers de pierres excavées… Après tant de pérégrinations, ce vide immense est ma dernière halte… Il paraît que si l’on regarde longtemps le plafond sans fermer les yeux, on y voit apparaître sa vie passée. Installé dans un cinéma à une seule place, on regarde le film dont on est le seul personnage. On le retire de sa boîte, on l’époussette, on le rembobine et on le regarde, encore et encore. Non parce qu’on en raffole, mais parce qu’on se sent à l’étroit dans sa vie… Parce qu’on n’a rien d’autre à faire. Il m’est difficile d’aimer cette existence. De son côté, elle ne semble guère m’aimer. On n’entend que le cliquetis sec et aride des armes, c’est toujours quelqu’un d’autre qui meurt, c’est toujours à d’autres que l’on donne le rôle du mourant. Injures, coups, sarcasmes cessent et reprennent éternellement. Que cherches-tu en moi, passé ? D’une chiquenaude, je débarrasse les ombres d’une bestiole égarée qui s’est imprégnée de l’odeur de l’homme, cette odeur aigre et bizarre… Mes regards traversent successivement les pierres et les toits, ils percent le plafond bas du ciel et s’élèvent dans les ténèbres. Ils prennent possession d’une nuit du monde. »

Son recueil de nouvelles Les Oiseaux de bois, paru quatre ans plus tôt, avançait déjà en reconnaissance sur le terrain carcéral, avec cette même volonté inébranlable de faire triompher la poésie : « Dans ce pays lointain, il y avait un bâtiment qui sombrait dans les ténèbres dès le coucher du soleil. Un de ces bâtiments de pierre comme il y en a dans tous les pays… Tu te rappelles ? Quand la nuit tombait, il se faisait un silence immense, insondable […]. Quand tombaient ces horribles ténèbres, la lune caressait les grilles de fer de ses doigts gantés de satin blanc. Elle avait un cœur immense, exquis, couleur d’or fané. Mais un tel cœur n’est pas de taille à affronter les ténèbres. Si les hommes ont inventé les grilles de fer, n’est-ce pas pour que les ténèbres qui règnent dans leurs maisons ne filtrent pas vers l’extérieur ? »

Mais c’est surtout son roman La Ville dont la cape est rouge, écrit en 1998, qui sonne comme un manifeste funeste, dont elle ne changerait probablement pas une ligne aujourd’hui. Après huit heures de torture dans un commissariat, l’héroïne s’achète un cahier très épais, sur lequel elle exorcise son traumatisme avec des mots une lucidité rageuse : « Je jure que je dirai la vérité, rien que la vérité. Cette phrase était la phrase d’introduction des témoins, du moins dans les tribunaux hollywoodiens… Pourtant, un écrivain qui commence avec cette formule doit accepter sa défaite dès le début. Même s’il entreprend de n’écrire que les faits désireux de parler en leur nom, dès qu’il commence à remplir la matrice qui se trouve devant lui, il est contraint de faire un choix. Qui ? Quoi ? Lequel ? Il va voir que les mêmes faits donneront naissance à des réalités toutes différentes, selon l’ordre dans lequel ils seront évoqués, comme un jeu de vingt-six cartes offrant une multitude de mains au poker. Il ne pourra non plus prétendre être objectif dans ses choix. Qu’il le veuille ou non, il effectuera une discrimination, il privilégiera certains, trichera avec d’autres ; toutes ses peurs, ses attentes, ses sentiments de mépris qu’il n’ose avouer, verront le jour et nuiront à son don d’observateur dont il est si fier ; aucun égo n’est assez faible pour lutter contre sa propre vérité. S’il arrive à franchir cette étape sans perdre sa croyance – il faut par ailleurs le féliciter pour son courage et son idéalisme –, il comprendra qu’il doit tout affronter en solitaire, par ses propres moyens, du choix des outils à la construction d’un pont entre les mots et les faits ; là, il tirera encore plus de leçons. Mais la plus grande déception qu’il attend se trouve à la fin de nombreux nuits et jours passés dans une mer de cendres, entre quatre murs, avec une nouvelle ride formée sur son front. Le résultat de tant de peine, d’effort, de bonne volonté, d’agitation et de dépression ne sera pas le pont auquel il s’attendait ; c’est-à-dire, un pont qui part de lui vers le monde extérieur. Il aura simplement construit un beffroi personnel dans l’horrible désert de la réalité, tandis que la vie se poursuivra avec toute son indifférence et son ironie. Un beffroi au bois fissuré, gonflé par le vent, bourdonnant, secoué… En fin de compte, celui qui prend la plume en main doit sans cesse lutter avec cette question : quelle est la dose de réalité que je peux SUPPORTER ? ».

Plus de 40 000 personnes ont déjà fait savoir qu’elles ne supportaient pas cette lourde dose de réalité liberticide infligée aux Turcs, en signant une pétition pour la libération d’Asli Erdogan. On devrait connaître cette semaine la date du procès de celle qui continue de s’écrier, depuis sa cellule :  « la vérité est beauté, la beauté vérité ».


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Novembre 2016