Face à la justice, Varvara Karaoulova revient sur son départ pour l’État islamique

En juin 2015, Varvara Karaoulova, étudiante modèle en philosophie à l’université Lomonossov, a été arrêtée à la frontière turco-syrienne alors qu’elle tentait de rejoindre l’État islamique en Syrie. De retour en Russie, elle est placée en détention fin septembre, accusée par le FSB d’avoir eu « l’intention de participer à une organisation terroriste ». Varvara se trouve depuis en prison à Moscou, où son procès a commencé début octobre. Elle raconte pour la première fois son histoire.

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Le 17 novembre, au tribunal, Varvara Karaoulova, 20 ans, a déclaré avoir quitté la Russie à l’été 2015 pour aller rencontrer son amoureux, un certain Aïrat Samatov, avec qui elle entretenait depuis quelques années une correspondance via les réseaux sociaux.

La jeune femme a expliqué avoir fait sa connaissance sur Vkontakte en 2012, alors qu’elle était en dernière année de lycée, au sein d’un groupe de supporters de football. Le jeune homme, inscrit sous le pseudonyme de Piotr Vassetchkine, lui a alors dit qu’il s’appelait « Vlad, avait 21 ans et vivait à Krasnogorsk », a indiqué Varvara Karaoulova. Cet homme était en réalité Aïrat Samatov.

Selon la jeune femme, ils ont entamé une correspondance sur le réseau social. « Nous parlions de football, de choses du quotidien, a-t-elle déclaré. Mais peu à peu, ces échanges ont pris de plus en plus de place dans ma vie, et la sympathie s’est transformée en amour. »

Il ressort des déclarations de Varvara Karaoulova que, bien que ces échanges se soient déroulés uniquement en ligne, Aïrat Samatov a progressivement gagné sur elle un contrôle total : il lui a interdit de parler à d’autres hommes, lui a conseillé d’éviter la compagnie de certaines jeunes filles et a fortement réduit le cercle de ses fréquentations.

Puis, son nouvel ami s’est mis à aborder des questions religieuses. « Au début, il disait être de confession païenne, mais ensuite, il a commencé à me parler de l’islam. Il m’expliquait que les stéréotypes sur le mépris du droit des femmes dans l’islam sont faux. Qu’en réalité, elles sont simplement sous la tutelle de leur mari : elles peuvent travailler si elles le veulent, ou non. Ce ne sont pas des restrictions mais des privilèges. Et ces idées me plaisaient », a poursuivi la jeune fille.

Les jeunes gens se sont écrit pendant plusieurs années, et, en octobre 2014, Varvara s’est convertie à l’islam. « Il m’a ensuite dit que lui aussi l’avait fait, mais qu’il n’avait juste pas voulu m’en parler », a indiqué l’accusée.

Une adversaire inattendue

Aïrat Samatov a ensuite expliqué à Varvara que son premier objectif, désormais, était d’économiser de l’argent pour rejoindre le seul endroit qui convenait à un bon musulman : « l’État islamique ».

« Il disait que là-bas, les gens ne buvaient pas d’alcool, ne fumaient pas et se comportaient correctement les uns envers les autres, avec humanité », a déclaré Varvara Karaoulova. En février 2015, le jeune homme a écrit à l’étudiante qu’il s’était acheté un billet d’avion pour Istanbul et s’apprêtait à partir, et qu’il ne serait donc pas joignable pendant peut-être plusieurs mois, voire plus jamais. « Ça a été une période difficile pour moi. Je n’imaginais déjà plus la vie sans lui. Je me disais que, s’il refaisait surface sur Vkontakte, je lui demanderais de m’épouser », a témoigné la jeune femme au tribunal.

Mais un mois plus tard, Varvara a été contactée par une inconnue, qui lui demandait des nouvelles d’Aïrat. « J’ai compris qu’elle parlait de Samatov », a expliqué la jeune fille, précisant qu’elle s’était alors, pour la première fois, sentie trompée, craignant que cette femme ne soit en réalité « la maîtresse ou la femme » de son correspondant.

En route vers la Syrie

Au même moment, a poursuivi la jeune fille, dans un groupe de femmes musulmanes qu’elle fréquentait sur Vkontakte, une des filles a dit qu’un parent à elle, vivant en Syrie, cherchait une épouse. « J’ai écrit que je n’étais pas contre l’idée de me marier », a expliqué Varvara.

Presque instantanément, elle a reçu un message d’un homme, se présentant sous le nom de Nadir, qui lui proposait de l’épouser par Skype, puis de le rejoindre chez lui. Varvara a accepté.

Mais fin avril, Aïrat Samatov a repris contact avec Varvara. « Il m’a dit que les mariages par Skype n’étaient pas valables et a tenté de me convaincre de ne pas partir », a déclaré la jeune fille. Puis, il a disparu à nouveau.

« J’avais de la bouillie dans le cerveau, je ne savais pas quoi faire… mais je voulais tellement partir de chez moi. Et puis, je me disais que si j’allais là-bas, je pourrais peut-être y retrouver Aïrat », a témoigné Varvara.

Peu après, Nadir a demandé à l’étudiante moscovite de lui envoyer une copie de son passeport, lui a fait parvenir 15 000 roubles pour le voyage par le biais de connaissances et lui a acheté un billet d’avion pour Istanbul, d’où elle devait ensuite, avec d’autres femmes, rejoindre la Syrie. À l’aéroport, conformément aux instructions de son nouvel époux virtuel, Varvara Karaoulova a pris un taxi et a demandé au chauffeur d’appeler un numéro de téléphone : ceux qui ont répondu lui ont communiqué une adresse de destination.

« On aurait dit un centre commercial ou un stade… Sur place, j’ai été accueillie par deux hommes, qui m’ont amenée dans un appartement », a indiqué l’accusée. Au bout de quelques jours, avec d’autres femmes, Varvara a été conduite en autobus jusqu’à la ville turque de Kilis, à la frontière avec la Syrie. Entre temps, Aïrat Samatov l’avait de nouveau contactée, l’invitant à venir le rejoindre chez lui. L’étudiante a aussi appris, par les journaux, que ses parents avaient lancé des recherches pour la retrouver.

Varvara a passé encore plusieurs jours, avec les autres femmes, dans divers appartements clandestins de Kilis. Finalement, des hommes les ont amenées dans un champ situé sur la frontière et leur ont dit d’avancer. « Mais là, nous avons été arrêtées par les douaniers », a expliqué la jeune fille.

Deuxième tentative

Varvara a passé les quelques jours suivants dans un centre pour migrants. « Je ne savais pas ce qui allait se passer, j’avais peur d’être poursuivie en justice. Mon père est arrivé, ça a été très difficile pour moi de me retrouver face à lui », a-t-elle dit au tribunal.

Le 12 juin, elle a finalement été renvoyée en Russie, avec son père, par les autorités turques : là, les agents du FSB les attendaient à la descente de l’avion. Les services spéciaux s’intéressaient de près à la personne d’Aïrat Samatov, a indiqué Varvara Karaoulova. « Ils m’ont dit que c’était un ancien toxicomane et qu’il avait 35 ans. Ils étaient sûrs que je leur cachais des choses et ont exigé que je leur donne accès à mon compte sur Vkontakte », a-t-elle déclaré aux juges.

Les agents ont aussi conseillé à la jeune femme de subir des examens à la clinique psychiatrique Alexeev, une proposition soutenue par les parents de Varvara. Mais elle ne s’y est pas plu, et a été transférée à l’Institut de santé psychique, où les médecins lui ont diagnostiqué un « trouble schizoïde ». À la clinique Alexeev, l’accusée avait été reconnue « saine d’esprit » et responsable de ses actes.

Varvara a affirmé au tribunal avoir décidé, à sa sortie de l’hôpital, de changer de vie – en commençant par changer de nom et de prénom, pour devenir Alexandra Ivanova. Mais son ancienne vie l’a rattrapée : Aïrat Samatov a refait surface, et leur correspondance a repris. « Je me suis laissée aller à une impulsion », a déclaré l’ex-étudiante à ses juges.

Le fait n’a pas échappé à l’attention des agents du FSB, qui continuaient de surveiller ses échanges en ligne – et Varvara a été arrêtée.

« L’inspecteur m’a convaincue que si je n’avouais pas, j’allais en prendre pour 20 ans, alors que si je reconnaissais ma culpabilité, la peine serait plus légère. J’ai eu peur et j’ai accepté », a déclaré l’accusée au tribunal, le 17 novembre. Varvara soutient qu’elle ne voulait aller en Syrie qu’afin de se marier. Mais l’inspecteur, selon elle, lui aurait expliqué qu’il n’y avait « pas d’article se marier dans le Code pénal » et qu’il fallait qu’elle déclare « avoir eu l’intention de rejoindre une organisation terroriste ». La jeune fille a finalement avoué et a été accusée de « tentative de participation à une organisation terroriste » (ch. 1, art.30 et ch.2, art 205.5 du Code pénal de la Fédération de Russie).

Au tribunal, Alexandra Ivanova est toutefois revenue sur ces dépositions, assurant qu’elles les avaient faites « sous pression ». Au juge qui lui demandait ce qu’elle pensait de l’islam, l’ex-étudiante a répondu qu’elle se qualifiait d’agnostique, mais considérait l’islam avec sympathie.

En détention provisoire jusqu’au 13 décembre, la jeune femme risque jusqu’à 20 ans de prison.

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Novembre 2016