Etre dans le corps d’une femme – renouveau du cyberféminisme ou le “trouble dans le genre”.

feministeL’étrange destin d’un courant, qui pourrait bien renaître.

Il y a quelques jours, j’ai été assez agacé par un texte du Huffington Post qui invitait les hommes à écouter les femmes, à prendre au sérieux et en considération l’expérience du sexisme au quotidien. Ce qui m’agaçait n’était pas le fond du texte, mais parce que, ne proposant aucune solution, il me mettait dans une situation d’impuissance : en tant qu’homme, je ne ressentirai jamais ce sexisme. C’était avant que j’apprenne le renouveau du cyberféminisme.

Oui, car le cyberféminisme a existé. Il est né au tout début des années 90, à peu près au moment où le web lui-même est né. S’inspirant du “Cyborg Manifesto” de Donna Haraway, les cyberféministes voyaient en Internet et ses possibilités techniques l’occasion de faire éclater l’identité féminine traditionnelle, de la destructurer puis de la réécrire, un peu à l’image d’un logiciel… Il y eut donc un manifeste cyberféministe qui jouait d’une articulation entre les codes de ce cyberespace naissant et le féminisme radical (manifeste dont je me permets de citer une phrase que j’adore,sans vraiment en saisir toutes les implications théorique et pratiques : “Le clitoris est le lien direct vers la Matrice”), il y eut des membres actifs, des productions, une vraie vie. Puis, à mesure que l’usage d’Internet s’est massifié, le cyberféminisme a plus ou moins disparu, rejoignant l’archéologie du web, et ne demeurant que dans la mémoire de quelques cyberactivistes ou dinosaures des réseaux. Pourquoi ?

Il y a plusieurs hypothèses, ne s’excluant pas les unes les autres.

La première, c’est un effet structurel. On l’oublie souvent, mais l’Internet du début des années 90 fut un lieu de grande créativité artistique et politique (et ce mouvement cyberféministe était à la croisée des deux). Toutes sortes de mouvements contre-culturels ont trouvé là un espace de regroupement, de diffusions de leurs idées, mais aussi de création. Or tout cela a progressivement disparu à mesure que l’Internet s’est résumé au web, à mesure que l’usage du web s’est démocratisé, et qu’il est devenu un espace marchand.

Les autres raisons tiennent à la cause féministe en elle-même. Le web n’a absolument pas produit l’effet espéré en terme d’émancipation des femmes. Il suffit de voir aujourd’hui comment les réseaux sociaux sont des réservoirs de machisme, d’insultes faites aux femmes, de luttes rétrogrades, comment le monde des jeux en ligne est un vecteur terrible de stéréotypes, et comment le monde de la tech lui-même – oubliant ce que l’histoire de l’informatique doit à des femmes comme Grace Hopper – est très hostile aux femmes.

Bien sûr, le web permet aussi de mener une lutte féministe en ligne classique (et elle est menée par toutes sortes de collectifs et de mouvements, confère le mouvement de demain pour l’égalité des salaires), mais alors, le web n’est qu’un média, un espace qui sert à mener des campagnes (comme celle qui aurait lieu aujourd’hui à 16h34 contre l’inégalité salariale entre hommes et femmes), on est très loin d’un mouvement qui aurait fait usage des possibilités de la technologie en elle-même.

D’autres, toujours pour essayer de comprendre la disparition du cyberféminisme, avancent une théorie osée : il y aurait, pour parler comme Deleuze, un devenir femme de l’humain technologisé, de plus en plus soumis et aliéné à la machine ; la cause strictement féministe s’étant fondu dans un combat globalement perdu par l’humain.

Bref, le mouvement cyberféminisme s’est peu à peu étiolé. Sauf que récemment, une jeune journaliste américaine du nom de Cecilia d’Anastasio, proposait dans le quotidien de gauche américain The Nation, des pistes pour réanimer le mouvement cyberféministe. Parce que la technologie évoluant, elle offre de nouvelles possibilités. Le grand truc techno du moment, c’est la réalité virtuelle, on en a déjà parlé ici. Or, ce qui distingue la réalité virtuelle d’autres technologies, c’est qu’elle est immersive, c’est qu’elle offre une autre expérience du corps. Elle permet d’habiter temporairement – par tout un système de capteurs, de senseurs et de représentations digitales – d’autres corps que le sien. S’ouvre alors un univers de possibles qui pourraient travailler les représentations en créant des situations : une expérience aussi commune que se promener dans une rue sous les regards et les remarques sexistes, est une expérience très dure à imaginer pour un homme, la réalité virtuelle pourrait aider à la faire vivre. Habiter d’autre corps grâce à la machine, on retrouve ce que proposait le manifeste cyborg d’Haraway et le premier cyberféminisme. Cecilia d’Anastasio n’a pas la naïveté de croire qu’il s’agit de la panacée, mais se réjouit de voir réapparaître dans différents groupes militants et artistiques les ambitions d’un nouveau cyberféminisme, qui pourrait déjà servir à provoquer ce que Judith Butler appelait joliment un “trouble dans le genre”.

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Novembre 2016