Cachez ces femmes…! Quand l’Education nationale officialise une vision sexiste de l’enseignement

educationLa femme, on le sait, est à l’origine de tous les malheurs de l’humanité. Mais parmi les torts qui lui sont imputables, personne jusqu’ici n’avait encore pensé à lui reprocher la dévalorisation du métier de professeur. C’est désormais chose faite, et le rapport 2016 du CAPES de Lettres, signé par le président du jury, M. Patrick Laudet, répare cet oubli.

S’il s’ouvre sur un hommage bienvenu au métier de professeur, accompagné de remerciements adressés à ces « hommes et femmes », ce document –bilan établi après chaque session, et résumé des attentes pour la session à venir– prend un tour bien singulier dès la deuxième page. Se félicitant de l’augmentation du nombre de candidat-e-s, et notamment de la proportion masculine de ceux-ci, il en vient à l’observation suivante:

« La proportion des garçons au CAPES de Lettres s’améliore significativement, ce qui est un symptôme d’attractivité nouvelle pour le métier de professeur de Lettres. Enseigner les Lettres n’est pas une spécificité féminine et nos élèves ont besoin de l’expérimenter au quotidien. Ils y gagneront incontestablement, les garçons entre autres, et la présence accrue d’hommes pour enseigner les Lettres contribuera à affiner l’image parfois dégradée qu’ils ont de la discipline. Pour qui est légitimement soucieux de parité, c’est là une tendance vraiment encourageante. »
La faible attractivité (en termes de reconnaissance sociale et matérielle) des métiers où les femmes sont majoritaires est un fait. Quant à la mixité des métiers en général, c’est un enjeu de société. Cependant, tout comme Antoine Compagnon qui déclarait dans Le Figaro que « la féminisation avait achevé de déclasser [le métier de professeur] », ce rapport confond singulièrement la cause et l’effet.
Ce n’est pas la féminisation qui constitue un déclassement, mais bien le déclassement qui, notamment, contribue à la féminisation des métiers. Et il tient à des raisons à la fois concrètes (les conditions matérielles d’exercice: salaires, moyens, nombre d’élèves, affectations) et symboliques (manque de reconnaissance par les autorités étatiques). C’est une erreur, pire: une insulte pour les femmes qui enseignent, de se tromper de responsable de « l’image dégradée » que les élèves sont supposés avoir de la discipline.(1)

Les défenseurs de l’enseignement, plutôt que de reprendre à leur compte des stéréotypes dévalorisants, ne devraient-ils pas se battre contre eux et pour des conditions de travail décentes? Car ces quelques mots valident l’opinion sexiste qui voudrait qu’une enseignante soit moins crédible qu’un enseignant. Se réjouir d’une tendance à la parité, oui! Mais en rester là comme si cette tendance en elle-même allait régler le problème du manque de reconnaissance du métier, voici qui est naïf et hypocrite, sinon mal intentionné.

De plus, si le président se dit « soucieux » de parité pour le CAPES quand des hommes s’y présentent, notons que dès qu’il s’agit des nominations à des postes à hautes responsabilités, cet amour de la parité s’érode: encore aujourd’hui, les femmes enseignantes de Lettres accèdent bien moins que leurs collègues masculins à des postes comme ceux de l’Inspection Générale ou au statut de professeur-e-s de chaire supérieure.

Simplifier un problème social complexe en culpabilisant les professeurs femmes, et prendre les élèves garçons pour des idiots en les supposant incapables de s’intéresser sérieusement à un enseignement prodigué par des femmes, témoignent d’une vision rétrograde et méprisante, indigne d’un rapport de concours de l’enseignement.

Nous, collectif d’enseignants et enseignantes, mais aussi simplement personnes soucieuses d’éducation et de parité, femmes et hommes, demandons donc:

  • La suppression de cette remarque misogyne dans le rapport du concours de recrutement du CAPES 2016;
  • Une réelle réflexion de la part de l’Éducation nationale sur la parité, à tous niveaux d’enseignement et de responsabilités;
  • La mise en œuvre de mesures concrètes pour la revalorisation du métier de professeur-e.

Alors que Madame Najat Vallaud-Belkacem a fait de l’égalité filles-garçons une des priorités de l’Éducation nationale, il serait heureux que cette valeur soit intégrée et défendue tout particulièrement par ses cadres. Notre pétition, d’ores et déjà soutenue par des voix importantes, revendique cette ambition.

(1) Sur ce rapport complexe entre féminisation et déclassement, on conseille à M. le président du jury de lire l’excellent article « Compagnon persiste et signe… ça tombe bien, nous aussi! » de Denis Colombi et Anne-Charlotte Husson.

Pour le collectif Égalité Enseignement.


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Novembre 2016