En Colombie, les femmes luttent et misent sur les grands crus de café

Les combats faisaient rage autour d’Edith Enciso à Gaitania lorsqu’elle a récolté le café grâce auquel elle a remporté un concours d’excellence en 2006, prix qui a depuis motivé nombre d’autres cultivatrices de cette région du centre de la Colombie.

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Dans ces terres montagneuses, berceau de la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), plantations de café et cicatrices des horreurs de plus d’un demi-siècle de guerre sont partout. « Quand nous avons gagné le concours de la Tasse d’Excellence (…) les gens nous ont pris comme modèle », se réjouit Edith Enciso, qui développe ses cultures de grains spécifiques avec « passion ».

Avant sa victoire, le café était déjà le moteur de l’économie locale, « mais les gens ne s’intéressaient pas à la qualité, sinon à vendre, c’est tout », raconte à l’AFP cette femme de 53 ans, qui a repris la ferme de son beau-père. « Lorsqu’ils ont réalisé qu’ici nous avions différentes variétés et de bonne qualité, les producteurs se sont davantage intéressés » au cru de Gaitania qui « développe des notes de chocolat et de panela » (sucre de canne non raffiné) ainsi qu’une « acidité moyenne et un arôme floral », explique-t-elle.

Astrid Medina, 39 ans, qui a repris l’exploitation de son père assassiné en 2006, a ainsi parié sur la qualité après le triomphe de Mme Enciso au concours organisé par la Fédération nationale des producteurs de café (FNC) et l’institut américain Alliance for coffee excellence (ACE). Pour oublier son chagrin, elle s’est dédiée à ses plantations avec son mari, passant de trois à 12,5 hectares des variétés Colombia, Caturra et Castilla.

Des sols très riches

« Quand nous avons vu Edith en 2006, cela nous a rempli de courage et depuis, tous les ans, il y a eu au concours de nombreux finalistes de Planadas », municipalité dont dépend Gaitania, dans le sud du département du Tolima, explique Mme Medina, lauréate du prix en 2015 et qui compte aujourd’hui des clients en Europe et en Asie.

Les « cafés spéciaux », comme sont désignés en Colombie ces crus de qualité, « se définissent comme quelque chose de différent à ce que le consommateur trouve ordinairement sur le marché, du fait de leur saveur, et pour lesquels il est prêt à payer plus cher », précise Henry Martinez de la FNC.

cafeier« Le sud du Tolima a toujours donné des cafés de très grande qualité (…) Il y a des facteurs géographiques, de caféiculture d’altitude, et aussi le micro-climat de la zone, qui compte une influence volcanique avec des sols très riches qui font que le café a plus d’acidité », ajoute-t-il.

Selon le gérant général de la FNC, Roberto Velez, un « élément très important » des cafés spéciaux est que l’acheteur connaisse l’origine du grain, ce que le conflit armé a longtemps rendu difficile.

« On ne tombe pas amoureux de ce que l’on ne connaît pas », dit M. Velez, affirmant que les « impôts » illégaux prélevés par les Farc n’ont cependant pas eu d’impact notable car, 95% des caféiculteurs étant de petits propriétaires, ils n’avaient pas la « capacité » de payer beaucoup.

Plantations indigènes

Début octobre, la FNC a organisé un salon des cafés spéciaux et un nouveau concours, qui remplace la Tasse d’Excellence.

La région s’est à nouveau illustrée. José Anargel Rodriguez, producteur à Ibagué, chef-lieu du Tolima, s’est distingué avec le prix du meilleur café et celui de la catégorie « acidité ». Un cru de Planadas a triomphé dans la catégorie « douceur ».

Des jeunes tels que Yised Pecupaque, 26 ans, prennent déjà le relais. « Doña Astrid et doña Edith sont un exemple », dit cette étudiante en agronomie qui dirige l’Association de caféiculteurs indigènes San Pedro, comptant 64 producteurs, dont 20 femmes, de l’ethnie Nasa de Gaitania.

Leur café organique se vend aux Etats-Unis, en Europe et les acheteurs sont curieux de connaître les plantations. « Ils osent venir parce tout est en train de se normaliser et qu’il n’y a pas eu d’affrontements ces dernières années », précise Mme Enciso.

Bien que le conflit ne soit pas terminé, le processus de paix s’est traduit par une diminution de la violence de cette guerre fratricide qui, au fil des décennies, a impliqué différentes guérillas, des paramilitaires d’extrême droite et l’armée, faisant plus de 260.000 morts, 45.000 disparus et 6,9 millions de déplacés.


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Octobre 2016