En RDC, les filles avortent toutes seules. Médecin, je veux faire changer les mentalités

Les journées internationales du droit à la contraception et à la dépénalisation de l’avortement se sont achevées le 28 septembre 2016. Coordinateur médical pour Médecins du monde, Patrick Lunzayilladio Lusala intervient en République Démocratique du Congo (RDC), un pays où la distribution de contraceptifs et l’avortement sont interdits par la loi. Il raconte à la rédaction du nouvelobs comment il essaie, avec ses équipes, de faire changer les choses.


patrick-lunzayilladio-lusalaCela fait 22 ans que Médecins du monde a initié son travail en République Démocratique du Congo (RDC) et 16 ans que nous sommes implantés à Kinshasa, avec un programme destiné aux enfants des rues. Au cours de nos interventions, les équipes ont remarqué que les personnes les plus vulnérables étaient les jeunes filles, qui ont les plus grands besoins en santé sexuelle et reproductive.

Il fallait leur améliorer l’accès à la santé. J’ai rejoint Médecins du monde en tant que coordinateur médical, pour m’occuper spécifiquement de ce programme.


IST, VIH et violences sexuelles
congo-avortementJe suis médecin de formation. Mon rôle est d’accompagner et encadrer nos équipes dans cinq centres de santé – bientôt 14 – postés dans deux zones défavorisées de Kinshasa. Concrètement, on forme le personnel soignant à l’accueil des jeunes, qui ont des caractéristiques bien différentes que celles des adultes, et donc des besoins spécifiques. Nous abordons les infections sexuellement transmissibles (IST), le VIH-SIDA, les violences sexuelles, la contraception et les soins post-avortement. Dans ces centres, nous animons chaque semaine des animations autour de ces sujets pour les jeunes qui viennent nous voir. Nous fournissons également ces centres en médicaments et matériels pour qu’ils délivrent des soins en santé sexuelle et reproductive de qualité.

La distribution de contraceptifs, interdite par la loi

Au niveau de la prévention, nous travaillons avec l’ONG locale HPP-Congo. Nous réalisons des séances de sensibilisation avec des éducateurs et des relais communautaires – que nous avons formés au préalable à ces questions sensibles. Nous avons également sensibilisé et informé les enseignants des écoles qui avoisinent les centres de santé, pour discuter avec leurs élèves et les orienter le cas échéant vers l’un des centres. Et bien-sûr, nous menons un travail de plaidoyer auprès des autorités, avec d’autres partenaires de la société civile congolaise, pour la légalisation de la promotion et de la distribution des méthodes contraceptives, qui reste encore interdite par la loi, ainsi que sur la question de l’avortement.

Une grossesse sur deux non désirée

emiliana-asemar-grossesse-nd-rdcÀ Kinshasa, près d’une grossesse sur deux n’est pas désirée, et dans le pays, une fille sur quatre est enceinte pour la première fois avant l’âge de 19 ans. La contraception est illégale pour les mineures et l’avortement n’est autorisé qu’à des fins thérapeutiques, mais même dans ces cas l’accès à l’avortement n’est pas effectif. Les adolescents et jeunes représentent 32.8 % de la population totale. Les jeunes femmes âgées de 15-19 ans constituent un groupe particulièrement à risque, car la fécondité précoce a souvent des effets négatifs sur la santé des enfants et des mères jeunes. Il n’existe pas encore des statistiques qui montrent le niveau de mortalité maternelle due à des avortements clandestins, mais lors de notre enquête sur les déterminants socioculturels des grossesses non désirées, il s’est avéré que la plupart des familles rencontrent des grossesses non désirées. Une étude de 1999 sur les états des lieux du système de santé en RDC, évoque 30% des avortements à risque qui avaient entraîné un décès maternel.

C’est un vrai problème de santé publique : les filles qui subissent ces grossesses précoces et non désirées doivent arrêter l’école ou ont des avortements à risque qui peuvent provoquer d’importantes séquelles physiques et psychologiques qui les handicapent pour le reste de leur vie.

Emprisonnée pour avoir avorté
rdc-femmes-luc-valigny-mdm-2J’ai ainsi pu rencontrer des mineures enceintes expulsées de chez leurs parents, des filles qui suite à un avortement clandestin vont aux centre de santé avec des hémorragies ou des douleurs pour recevoir des soins post-avortements, et qui sont refoulées par le personnel soignant car stigmatisées. Certaines mineures, enceintes, se retrouvent expulsées de leur école. Des femmes vont en prison pour avoir eu recours à des méthodes contraceptives sans le consentement du mari, ou pour s’être faites avorter.

 

On croit que la contraception provoque l’infertilité

nigeriaIl existe beaucoup de croyances négatives sur ces questions, comme le fait que les méthodes contraceptives provoquent l’infertilité, qu’elles réduisent le plaisir, que la première fois qu’on fait l’amour on ne peut pas tomber enceinte, etc.

Ce sont des perceptions populaires amplifiées par l’insuffisance d’informations permettant un choix libre et éclairé. Le personnel de santé, malgré sa formation, véhicule fortement les normes sociétales et religieuses, et finit par sanctionner la demande d’utilisation de contraceptifs, même inconsciemment.

Automédication pour tuer le foetus

Il est difficile d’avoir des chiffres fiables sur les avortements illégaux. Notre étude sur les déterminants socioculturels sur les grossesses non désirés à Kinshasa (2015) fait ressortir des données qualitatives. Le chiffre de 30% de prévalence des avortements provoqués chez les adolescents et les jeunes, est le plus souvent évoqué en référence à l’état des lieux de santé de 1999. Les méthodes les plus courantes utilisées sont l’automédication par voie buccale ou vaginale, des infusions avec des feuilles de papaye, l’introduction de liquides ou d’objets corrosifs comme un cintre, un rayon de roue pour tuer le fœtus.

Les risques pour la santé les plus courants sont des infections des voies génitales et/ou générale qui vont induire par la suite, entre autres, de la stérilité (synéchie), des hémorragies… Mais aussi la mort, si rien n’est fait suite à une hémorragie ou une infection sévère (péritonite). Sans parler de la culpabilité à long terme, pour celles qui perdent la capacité de conception.

C’est tabou, mais les gens parlent
grossesse-juvenileA l’heure actuelle, nous pensons qu’il faut susciter le débat au sein de la société. Même si l’avortement est un sujet tabou, nous faisons parler les gens sur le sujet lors des rassemblements communautaires, en abordant le sujet d’un point de vue de santé publique. L’aspect économique, même si ce n’est pas celui que nous abordons le plus souvent, est souvent le plus parlant pour les gens.

 

Il faut aussi sensibiliser les autorités avec des chiffres et des témoignages. Les données sont difficiles à obtenir, mais ce que nous avons est déjà assez parlant. Et puis, tout le monde connaît des filles et des femmes, dans leurs quartiers, qui ont avorté suite à un viol ou un inceste. Nous soutenons aussi des organisations de la société civile congolaise qui veulent travailler sur le sujet, avec des formations aux techniques de plaidoyer. Et nous organisons des conférences et des débats, comme par exemple lors de la Journée internationale pour la dépénalisation de l’avortement. On y rassemble politiques, scientifiques, jeunes, praticiens gynécologues, organisations de la société civile… L’idée est de susciter le débat et de pousser à l’action, dans un but de santé publique et économique.

L’avortement en cas de viol n’est pas respecté

La RDC a signé et ratifié le protocole de Maputo sans réserve, qui autorise l’avortement dans le cas où la santé physique ou mentale de la femme est en danger, en cas de viol et d’inceste. Mais celui-ci n’est pas appliqué, car le texte n’est pas publié dans le Journal officiel. Nous essayons, avec des organisations de la société civile congolaise, de mettre le gouvernement devant ses responsabilités. On pourra vraiment faire bouger les choses en continuant à favoriser le débat au sein de la société et en produisant de plus en plus de données et des témoignages qui illustrent cette réalité.

Et, surtout, en travaillant avec les différentes couches de la société : les jeunes, les parents, les enseignants, les prestataires de soins, les politiciens et surtout avec les différentes églises du pays, qui sont souvent bloquantes face à ces problématiques.


Par Patrick Lunzayilladio Lusala Copyright Julia Mourri – http://leplus.nouvelobs.com/

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Octobre 2016