Déplacée trois fois, une enseignante ukrainienne à la retraite reste optimiste

KIEV, Ukraine – Lorsque les bombardements intensifs ont forcé Vira, une enseignante à la retraite âgée de 85 ans, à quitter son village natal situé sur le front dans l’est de l’Ukraine, sa fuite avait un horrible air de déjà‑vu. C’était la troisième fois dans sa longue vie qu’elle était chassée de son foyer.

refigie-ukreniene-une« Qui aurait pensé que j’allais devoir prendre la route et me retrouver sans foyer à la fin de ma vie ? Mais comment pourrais-je me plaindre ? », dit‑elle, restant fièrement optimiste. « Il faut voir le bon côté des choses. Beaucoup de personnes ont une vie plus difficile que la mienne. »

Arrachée à son foyer de Stanitsa Luhanska au début de 2015, elle a trouvé refuge temporairement dans une petite ville près de la capitale ukrainienne, Kiev, où, comme des centaines de milliers de personnes âgées vulnérables, elle subit les conséquences du conflit dans l’est de l’Ukraine, en tant que déplacée interne.

Le conflit en cours a déraciné plus de deux millions de personnes tant en Ukraine qu’au-delà des frontières du pays. Deux millions d’autres personnes demeurent dans la zone de conflit, en dépit des combats sporadiques, des dommages survenus à l’infrastructure et du manque d’accès aux services de base. Un nombre disproportionné de personnes ayant choisi de rester sont âgées, comme Vira.

Sans éprouver le moindre regret, elle parle de sa vie marquée par de profonds bouleversements. Un premier choc est survenu au début des années 1930, lorsque, en pleine période de famine et de difficultés économiques, le régime soviétique a déporté son père en Sibérie. Plus tard, la famille a été autorisée à habiter une petite ville près de Moscou, mais la vie tranquille de Vira s’est arrêtée au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

« Nous avons alors perdu notre maison, qui a été détruite par les bombardements », se rappelle Vira dans une entrevue avec le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Avec sa mère, elle a emménagé avec des proches dans la région de Donetsk. Les deux femmes ont vécu dans une maison en torchis, dont les murs étaient en terre cuite.

Enseignante en primaire à Stanitsa Luhanska après la guerre, elle a élevé un fils, Sasha, en attendant une retraite paisible. Cependant, il y a deux ans, lorsque les affrontements ont éclaté dans l’est de l’Ukraine, elle a de nouveau été obligée de fuir. Lorsque les obus ont commencé à pleuvoir sur son village natal, elle a d’abord trouvé refuge dans un abri. Mais quand les tirs de mitrailleuse et d’artillerie se sont mis à retentir tout près, Vira a compris qu’elle devait fuir. Profitant d’une pause dans les bombardements, elle a mis quelques documents importants et photos de famille précieuses dans un sac en plastique et fui en voiture avec un groupe d’amis, espérant rejoindre Sasha, qui avait pris les devants.

La voiture est tombée en panne peu après, mais Vira se souvient du jour où elle a fui comme de l’un des meilleurs jours de sa vie. « Il a fallu plus d’une semaine pour réparer la voiture, dit-elle, mais nous étions si heureux d’être en sécurité et enfin loin des tirs. »

Depuis, moins de 18 mois après ces événements, Vira et Sasha ont vécu dans cinq endroits différents. Ils louent temporairement une vieille maison minuscule, qui est maintenant à vendre. Elle appelle ses voisins de temps en temps pour avoir des nouvelles de Stanitsa Luhanska. « Mon appartement me manque tant. Il était toujours propre, spacieux et lumineux. Ils m’ont dit l’automne dernier que les fenêtres avaient été brisées », dit-elle.

Selon les statistiques officielles du gouvernement, plus de 60 pour cent des personnes recensées comme déplacées internes en Ukraine sont des personnes âgées comme Vira, qui souffrent d’hypertension et de maladies cardiaques. Elles sont très vulnérables, et leur situation inquiète particulièrement le HCR. Le ralentissement économique dans le pays déchiré par la guerre a eu un effet dévastateur sur les groupes les plus vulnérables, surtout si leur revenu se limite aux allocations sociales et à la retraite.

« Avec ma retraite, je peux à peine m’acheter à manger. Lorsque j’ai fait un infarctus, je suis allée voir un médecin, et elle m’a remis une ordonnance pour un médicament cher. Je ne pouvais pas payer autant. Je prends maintenant des pilules bon marché, mais elles ne font pas baisser ma tension », explique-t-elle.

Vira est reconnaissante de la générosité des Kiéviens. « Je suis partie sans rien. Tous mes vêtements proviennent de la Croix-Rouge. Tous les mois, nous recevons aussi de la nourriture. Cela nous aide vraiment », dit-elle.

Vira n’est pas très active, mais elle se rend souvent au centre communautaire d’Irpin, qui a ouvert le printemps dernier, avec l’aide du HCR. Géré par un groupe de bénévoles, le centre s’efforce de promouvoir un dialogue entre les personnes déplacées et la population locale en organisant des manifestations culturelles et des ateliers pédagogiques. « J’ai gagné une médaille à un concours de danse il y a trois ans, chez moi. Mais je ne danse plus », dit Vira. Elle va au centre pour faire de la gym, suivre des cours de cuisine et participer à des sessions en groupe avec des psychologues, souvent pour le simple plaisir de socialiser avec les autres.

« Qu’est-ce que le bonheur ? », demande Vira, en versant du thé à ses invités dans son logement provisoire. « Se contenter de petites choses. »


Copyright – Nina Sorokopud à Kiev, en Ukraine – UNHCR

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Octobre 2016